PRÉCOCITÉ ?????

Les premiers progrès

Dès le début, certains signes, si nous avions été correctement informés, auraient du nous alerter. Mais nous n’en connaissions pas même le concept, et d’ailleurs qu’est-ce que ça nous aurait apporté ? A part de cesser de s’étonner ?

On sentait bien qu’il y avait un truc qui clochait, comme si on évoluait dans un univers parallèle, mais on s’était si bien mis dans un style de vie « à part », bien avant la naissance de notre fils, qu’on ne se croyait pas autorisés à tracer les contours de ce qui est « normal ». Et puis quand on devient parent, il faut sans cesse faire des choix que l’univers entier vous brandit à la face et ça détourne l’attention.

Tout de même, quel étrange bébé qui veut dormir sur le ventre, ce qu’aucun médecin, français ou berbère, ne conseille. On le remet sur le dos, on sombre soi-même dans le sommeil, écroulé de fatigue, et quelques heures plus tard, il est sur le ventre. On négocie en le couchant sur le côté : il se remet sur le ventre ! Comment fait-il ? Il n’est pas censé avoir les muscles nécessaires pour ce type de manœuvres ! Il est inflexible alors il ne nous reste plus qu’à stresser.

Deux mois après, il répond aux sourires, parle avec ses jouets, discute le coup avec les gens et rit aux éclats. Si on le soutient sous les bras, il se tient debout avec assurance. Encore quelques jours et il participe vraiment à table. On s’apprête à fêter ses 3 mois et il agite un jouet qu’il tient serré dans sa main en se marrant.

A 4 mois, je lui lis des livres et il suit. Ces petits livres en tissu qui bruisse le ravissent. « Les transports » ou bien  « Les fruits et légumes ». Je recommence sans cesse, variant les angles d’approche et commentant suivant les cas : les couleurs, les formes ou bien encore les fonctions des objets que je désigne. Son attention est telle que je pourrais la palper. Il trouve des sons et des gestes pour indiquer qu’il souhaite que je revienne sur tel ou tel motif.

Le tableau chez le pédiatre

Pour nous, tout cela participe de l’évolution normale d’un enfant, aussi nous tombons des nues quand nous lisons, à la faveur de quelques heures d’attente chez le pédiatre, le tableau synoptique du développement de l’enfant.

Rien ne correspond, tout est décalé de quelques mois, dans un sens ou dans l’autre. Au niveau de l’acquisition du langage, de la compréhension, de l’assimilation, de la capacité à donner du sens , à commenter, à tenir un objet, le décalage est si marqué qu’on en vient à douter de la pertinence de ces tableaux.

Par contre, il est si maladroit, empêtré de son corps, que l’acquisition de la propreté fut laborieuse, son comportement à table très déstabilisant et encore aujourd’hui, il est très loin à 6 ans et demi de quitter les petites roues du vélo ou de lacer seul ses baskets.

Nous ferons souvent cela, douter de nous, de ce que nous comprenons de sa manière d’évoluer quand elle paraît trop vertigineuse alors que nous n’hésiterons jamais à souligner ses faiblesses. La société nous formate ainsi et plus encore la société berbère : il ne faut jamais non seulement dire mais encore penser trop de bien de son enfant, car cela attire l’attention sur lui donc le mauvais œil. Si bien que tous nos interlocuteurs, voisinage, école, professionnels de la santé, consciemment ou non, refusent tout début d’idée de précocité d’aussi loin qu’ils perçoivent dans notre discours l’ombre d’une intention de la formuler.

Notre seul souci étant le bien-être du mini-nous et celui-ci se portant bien, nous éludons.

La parole

Ah ! La parole ! La magie des mots ! Si nous avions pu nous douter de ce qui nous attendait ! Nos pauvres oreilles ! A un an, il parle couramment, et beaucoup, sans passer par l’étape « langage bébé ». Il invente même des mots à consonance arabe. Des mots simples et qu’il connait parfaitement, il les remplace par d’autres de son invention pour le seul plaisir. Et son plaisir des mots est immense. On n’en revient pas mais on se dit qu’il est né bavard et qu’il s’est dépêché de nous le faire savoir. On n’a pas fini de subir son incessant besoin de s’exprimer.

Comme nous voulions qu’il grandisse tout de suite dans deux langues, nous avions demandé à toute personne de langue berbère de passage chez nous de ne jamais utiliser le français cependant que nous nous sommes efforcés, pendant au moins deux ans, de parler un français le plus pur possible parce qu’au bout d’un certain temps, sans même s’en rendre compte, on finit par mélanger les langues et par s’exprimer dans un drôle de sabir.

Nous lui avions aussi donné une nounou chez laquelle il avait une deuxième maison, un deuxième petit univers dupliqué : lit, lampe, livres, draps, vêtements, tout un espace aménagé. Chez elle, il vivait dans cette autre langue ennemie des voyelles. Il suffisait qu’il réclame d’y aller et je l’y conduisais. Le but de l’opération étant de l’aider à créer des liens solides en dehors de nous. Etant donné son incroyable tendance à l’introspection, sa manie des scenarii catastrophes, cela l’aidera beaucoup par la suite.

nour bébé - Copie

 

Du coup, à deux ans, il se sent prêt à croquer le monde, veut échapper aux bras charnus et rassurants de Rima pour quelque chose de plus sérieux. Il nous fait un scandale parce qu’on le laisse à la maison et nous convainc de l’inscrire à la maternelle du village. Il veut un public plus élargi et si possible des enfants.

Ma propre douance, que je découvrirai plus tard grâce à lui, ayant fait de moi une martyre de l’école, j’en ai le cœur serré. Mais nous acceptons.

Les enfants berbères l’accueillent bien cependant, il sera la mascotte. Il se débarrasse même des sempiternels clivages entre le petit français perçu comme nanti et les va-nu-pieds de village qui réclament sans cesse « bonbon , stylo » en leur assénant  un « Eh ! oh ! On n’est pas une épicerie » qui leur cloue le bec. Il sera leur égal.

Les dessins animés et leur compréhension,

Un jour, alors que Julien n’a que 2 ans et demi, mon mari me dit « n’importe quoi ces pseudo-reportages scientifiques dans Le Monde, il y a un spécialiste du langage et de la cognition enfantine qui décrète qu’un enfant ne peut comprendre vraiment des dessins animés avant l’âge de 3 ans ».

Je pouffe. Car cela fait longtemps que Julien nous commente dans le détail le moindre truc de chaque dessin animé qu’il a apprécié. Nous sommes d’ailleurs persuadés que c’est grâce à cela qu’il s’exprime si bien pour son âge. Nous ne lui avons pas autorisé la télévision jusqu’à plus d’un an et il y a très peu droit à deux ans. Du coup, les deux ou trois dessins animés qu’il peut grapiller, il les vit à fond, les commente, prend partie, répète les mots appris à bon escient. Nous sommes sûrs qu’il comprend.

 

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Cela lui plaît tellement que je prends l’habitude de les regarder avec lui et je comprends mieux d’où sortent ses tournures de phrases parfois précieuses. Je rentre ainsi dans son univers et il en est très heureux. Encore aujourd’hui, il me supplie de prendre le temps de regarder les Looney toons avec lui. C’est grâce à ce média qu’il me fait passer des messages, et Bugs Bunny sera celui qui m’apprendra qu’on l’a ostracisé à l’école cette année par exemple. Bugs Bunny étant le seul de tous les Baby Looney Toons à s’être réfugié dans le no-self face au pervers narcissique Duffy.

Mais à ce petit âge, on en est encore à Dora exploratrice, Oui-Oui, et surtout l’ndétrônable Shaun le mouton dont l’espiègle intelligence le séduit au point de démarrer une collection de doudous moutons. Son père peintre ira jusqu’à décorer le salon de croquis au crayon sur des formats A3 de tout un troupeau pour son anniversaire.

Puis il y aura les Ben Ten et autres Bakugan qui nous conduiront à l’étude d’Homère et de l’Egypte antique, Scoubidoo et les monstres factices qui font peur pour de faux, plus tard encore Wakfu, vibrant hommage onirique à Mère Nature que Julien vénère, puis Gumball et son mélange des genres si créatif, arborescent ! Avec des fixettes sur Charlie Chaplin et Laurel et Hardy, que tous ses copains berbères adorent. Il y a un an de cela, il ira même jusqu’à décider de suivre Laurel et Hardy en anglais pour faire plaisir à une petite fille en visite qui vit à Londres et qui lui a permis de comprendre que de nombreux autres enfants vivent en plusieurs langues. Fine, gracieuse, complice petite May. L’un près de l’autre assis sur des peaux de mouton, se tenant la main face à l’écran, dégustant leurs goûters. Aujourd’hui encore, lorsqu’il l’évoque, ses yeux deviennent vagues et il soupire « May…….. ». Même s’il a Malek et Lili à l’école pour l’aider à s’adapter. La première est très douée et cela lui plaît, la seconde, française comme lui, le verrait bien chanteur d’opéra quand il sera grand. Mais non, il s’occupera de biologie marine et elle aura le droit de venir sur son bateau lui répond-il. Puisque tout est possible pour les petits garçons courageux dans les dessins animés.