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LA MORT

La petite section à deux ans donc, et quelques mois plus tard, en même temps qu’il acquiert du vocabulaire dans cette troisième langue qu’est l’arabe, il démarrera une longue crise métaphysique : Dieu existe-t-il ? Comment est-il ? Où vit-il ? Que veut-il ? A quoi ressemble-t-il ? Où irais-je après ma mort ? qu’est-ce que je deviens si vous mourrez ? Comment le corps se décompose-t-il après la mort ? Pourquoi ? Les yeux restent-il s ouverts ?

A l’école, on lui parle déjà de Dieu, omniprésent dans cette culture. Et voilà….

Je l’ai sevré il y a peu, à son grand dam, est-ce lié ? La perte du sein à 22 mois couplée à la découverte du divin vécue comme un drame ? Nous sommes désemparés face à ces crises d’angoisse. Un enfant de deux ans ! Comment est-ce possible ? Il est si petit !

Tous les soirs au coucher, inexorablement, je suis passée au feu des questions existentielles. Etant donné sa personnalité, j’anticipe assez pour savoir qu’il faut refuser la complaisance et je lui dis que lui seul pourra répondre à la question de l’existence de Dieu quand il sera grand. Bien qu’athée, son papa va également dans ce sens et lui donne l’autorisation d’aller suivre les cours de coran à l’école coranique voisine. Le « catéchisme » du mercredi après-midi avec pop-corn et enfants de tous âges. Son désir de s’y rendre étant directement lié à sa quête et n’y ayant trouvé aucune réponse, il renonce à ces rendez-vous du mercredi au bout de seulement deux mois.

Son insistance, son obsession devrais-je dire, devient telle que je me retrouve obligée de  développer : la mort n’est pas une fin en soi. Et d’ailleurs, qu’il n’ait nulle crainte, je serai toujours là : et je triche en détaillant ce qu’un voyant rencontré dix ans plus tôt m’a prédit de ma très longue vie pour calmer au moins cette angoisse là, celle de ma perte. Cela semble marcher et calmer les questions du genre qu’est-ce que je deviens si vous mourrez en même temps papa et toi ? ». Il accepte l’idée du voyant parce que lui-même « voit » souvent l’avenir proche.

Et surtout, j’invente le rituel de « la journée ». Sur une douce mélopée, je commence tous les soirs par « ce matin je me suis réveillé, j’ai pris mon petit déjeuner, papa m’a conduit à l’école, à la récré j’ai joué « etc.  jusqu’au soir de cette irremplaçable journée. Et je conclue par « Et maintenant je vais faire un gros dodo ».

Ça me permet de l’aider à prendre conscience de ses progrès,  à assimiler les nouveautés, à dénouer les tensions et à balayer les problèmes puisque « la journée » les range dans hier. Bien souvent, je parviens ainsi à le délivrer de ses tourments. Car il ne peut s’empêcher de corriger les erreurs glissées dans « sa journée » (parfois à dessein, oui, mea culpa) et de me confier dans la douceur du chaud du lit tout ce qui lui pèse. De combien de soucis ne l’ai-je débarrassé grâce à ce rituel !

Mais la mort reste inscrite, quoique je fasse.

la mort

Je change donc de stratégie et décide de l’aider à sortir du fantasme horrifié en l’amenant visiter le cimetière de Tiznit. L’ambiance y est douce et apaisée, il s’émerveille de ce que chaque tombe ait un nom et une date. Des vieilles assises à l’entrée sur des peaux de mouton devisent calmement et le gardien remplit d’eau un bol de terre scellé sur chaque tombe pour que les oiseaux viennent boire et symboliser l’âme du défunt en s’envolant. Ce spectacle le calme étrangement, comme si ça le rassurait de voir tout ce qu’inventent les vivants pour ceux qui ont cessé de l’être.

Je prends alors conscience de son immense respect pour la vie. Très récemment, un de ses poissons d’aquarium est mort. Il en a été bouleversé, parce que, nous confiait-il à travers ses sanglots « un poisson, c’est de la vie, ce n’est pas un jouet ».
Mais il a ensuite amené des questions d’ordre quasiment gore :

 » Que devient la peau ? La chair? Les yeux sortent-ils de leur orbites ?  » Et j’en passe. J’explique les rites funéraires de divers pays et notamment la crémation, la purification par le feu, les codes couleurs des chinois, les fleurs sur les tombes.

Tout cela nous amène vers ses 5 ans et un soir je craque. Je n’en peux plus, trop c’est trop, je perds mon self-control de maman aimante : « j’en ai ras-le-bol de t’entendre parler de la mort tous les soirs, c’est morbide ! Moi je suis bien vivante et j’ai envie d’en profiter, alors arête, je n’en peux plus ».

Dans le même temps, je me procure aconitum napelus 9 ch, l’homéopathie des angoisses face à la mort.

LE LENDEMAIN il n’en parlait plus. Est-ce mon coup de colère qui l’a rassuré en remettant tout à sa place ? Le médicament homéo dans la maison qu’il avait « senti » (il fait souvent des coups d’intuition bizarre) ? Mystère.

Trois semaines après, je lui demande, l’air de rien  : « Au fait, tu ne parles plus de la mort ? Qu’est-ce qui se passe ? » « Oh! me répond-il, c’est bon j’ai réglé la question, j’ai décidé que Dieu existe, on va au Paradis où on continue de s’aimer ».

Comme j’ai regretté de l’avoir laissé s’exprimer si longtemps, de l’avoir renseigné, rassuré et consolé alors que je lui aurais fait gagner un temps fou si j’avais sévi plus vite !