« -Moi j’ai une arme pour jouer à cache-cache !

– Ah ! oui ? et c’est quoi ?

– L’ouïe ! j’entends fort tu sais, même si je cache mes yeux pour compter, mon ouïe elle me dit où il est allé, il ne me reste plus qu’à trouver dans cet endroit les bonnes cachettes. D’ailleurs, je sais toujours quand ça va sonner. Les transports scolaires ont beau être loin de ma classe, je les entends démarrer et ça veut dire que c’est presque l’heure. »

On comprend mieux pourquoi il a demandé à changer de classe en cours d’année parce que la sienne était trop bruyante. Il n’en avait pas démordu, même devant le directeur qui l’avait convoqué pour le dissuader, lui expliquant combien il était difficile de  se réhabituer à une autre classe en cours d’année à son âge.

Sourcils froncés, bras croisés, il n’avait pas cillé et réclamé non seulement de quitter cette classe trop bruyante, mais encore d’aller dans le groupe A et pas un autre. Pourquoi ce groupe là ?

« – Parce que quand je passe pour aller aux toilettes, je regarde vite fait par leur fenêtre et je vois qu’ils sont sages, ça me plaît, je veux du silence. Bien sûr je suis dans le groupe B, alors je ne peux voir que le groupe A en passant, si j’étais au groupe D, je verrai le C, le B qui ne me plaît pas et le A qui me plaît. Mais tant pis pour savoir comment sont le C et le D, le A ça me va très bien. Ils sont silencieux c’est tout ce qui compte. »

Stupeur du directeur ! Les zèbres, producteurs de théorie vous avez dit ?

Il prétend même entendre les ultra-sons, sans bien savoir ce que c’est et m’a déjà soutenu avoir entendu une fourmi crier. Depuis qu’il a vu un ORL et que celui-ci s’est étonné de son ouïe au-dessus de la moyenne, il investit ce sens à fond et ne renie rien de ce qu’il lui envoie comme signaux. Rien que pour ça, le prix très exagéré de la consultation était finalement justifié. Les autres enfants n’entendent pas de le même manière pourtant il se fait confiance et ne remet pas en question les infos dont il dispose. Une fourmi crie. Et alors ?

« – Tu lui avais marché dessus à cette fourmi ?

– Non elle avait peur parce que je suis passé à côté et que pour elle je suis un géant »

Les fêtes de l’école dans ce pays, comme tout événement public, c’est un véritable supplice. Obligatoirement sonorisé très fort et très mal. Le micro siffle, grince et crachouille au volume maximum, ça n’est pas une image, c’est vraiment ainsi et c’est comme si on vous attrapait le plexus pour le pulvériser. Régulièrement, un technicien arrive en plein discours, prend l’air concerné, bidouille et tripatouille l’objet avec l’air de l’homme compétent qui va savoir le mater mais l’objet demeure toujours récalcitrant, comme s’il s’agissait d’un de ces phénomènes inexpliqué à ranger au rayon SF, une entité à part entière dont la seule raison d’existence est de bousiller les tympans des humains lors de leurs moments de réjouissances publiques. Cela fait 10 ans que je vis ici et jamais au grand jamais, à aucun concert, festival, fête d’école, appel à la prière, je n’ai entendu des micros et des baffles bien réglés. C’est ainsi. Aussi incontournable que le soleil, le vent et le temps figé.

A la maternelle, pour la fête de la Achora par exemple, on retrouvait Julien en larmes au bout d’une heure, son masque de déguisement de guingois sur le front, le khôl coulant de ses yeux tragiques, la maîtresse nous ayant téléphoné en catastrophe pour qu’on l’exfiltre fissa.

« – ils ont mis le son à foooooooond » pleurait-il

ILS, ces AUTRES, qui trouvent normal toute cette barbarie tympanesque. Et pendant au moins deux ans, nous n’avions plus tenté de l’encourager à se rendre au moindre rassemblement d’enfants de ce genre. Ou alors avec des boules quiès qu’il avait très vite appris à pétrir, ravi d’expérimenter un truc nouveau, lors de cette fête du 14 juillet en France. Le feu d’artifice français aux sons étouffés, ivre de fatigue et les étoiles dans les yeux, entouré du coton ouatiné de bonne humeur des autres enfants qui dansent, jouent et courent et des adultes vaguement saoûls qui dansent, mangent et rient bêtement au son d’une balloche de campagne. Car il entend aussi les émotions environnantes.

Mais il n’y a pas que l’ouïe qui est hypersensible, l’odorat aussi. Il arrive parfois en courant au salon et se fige net à la porte, à 5 mètres de la table et demande l’air contrarié  » c’est quoi cette odeur de betterave ? » ou bien prend l’air hyper malheureux parce que son père, grand amateur de salade que nous achetons pour cette raison à une ferme de maraîchage biologique près de Sidi Ifni, a osé ouvrir le petit pot contenant la vinaigrette au mépris de son nez hypersensible. Il détecte les variations des odeurs corporelles de ses parents. Il sait si nous avons changé de shampoing, de marque de lessive. Il semble même parfois qu’il puisse renifler la tristesse ou la fatigue.

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A l’heure du câlin, le soir, couchés dans son lit, il chuchote « maman je t’aime beaucoup mais pourquoi tu ne sens pas comme d’habitude ? ». Pour le rassurer, je lui donne à sentir mes mains ou mes cheveux, prétextant l’usage d’un nouveau savon car rien ne le rassure autant qu’une explication rationnelle. Comme cette terrible nuit où une amibe avait contraint ses intestins à se vider pendant son sommeil. Après une douche à 3h du matin, je l’avais recouché et il avait paniqué.

 » – Comment je peux être sûr que ça ne va pas m’arriver de nouveau ? j’ai pas envie de m’endormir si ça recommence en plein rêve !

– Parce que ton cerveau, maintenant que ça lui est arrivé une fois, a intégré l’information qu’il y a désormais un risque et il en tiendra compte toutes les autres nuits.

– ah  bon ok » , vraiment content.

Quant au toucher, il semble surtout sensible aux étiquettes, aux tissus qui grattent et à la chaleur. Et ça peut donner des saynètes du genre :

« -pourquoi tu m’as mis cette chemise ?

-Mais c’est du coton.

-je ne veux plus jamais la voir, ça m’a gratté toute la journée ! »

Toujours en train de se plaindre que ça le gratouille, le chatouille, le démangeouille. Quant aux chatouilles…. des hurlements hystériques dès qu’on fait mine de s’approcher avec les doigts en serre qui remuent près de lui.

La douche et la soupe sont toujours trop chaudes et il hurle, furieux, engueulant le pommeau soudain doté de la même vie autonome qu’un micro marocain. Mais le toucher peut aussi être délicieux, comme la robe des chatons, et les cheveux pour lesquels il a même inventé le verbe natisser pour dire aplatir. « je te les natisse d’accord ? »

Il doit d’ailleurs être kinésthésique car il mime absolument tout ce qu’il raconte en parlant très vite, ce qui le rend incompréhensible et il faut l’aider à ralentir le débit. De nombreuses personnes nous suggèrent de l’inscrire à un cours de théâtre.

La vue d’un petit zèbre, c’est ce que je trouve de plus rigolo. Il ne voit pas de gros objets posés juste devant lui comme si parce qu’ils étaient vus gros, la capacité de détection en était amoindrie, non seulement dans les mouvements, si l’objet est mobile mais encore dans l’identification des tracés du contour.

 

Donc on lui dit,

« – Mais là ! là ! devant toi ! oui sur l’étagère tu me l’apportes s’il te plaît ?  »

Eh ! bien, rien, walou, nada, il ne le voit pas, c’est la poutre dans l’oeil version zèbre. Par contre, il a une telle capacité d’abstraction des mouvements qui se produisent en arrière-plan du champ visuel qu’il peut zoomer quasiment à volonté. Il dit souvent qu’il lui semble voir jusqu’aux cellules qui composent la matière de ce qu’il observe. Il peut indiquer à des mètres que telle casquette à terre, c’est celle d’un tel qui l’a perdu, qu’un camion est passé là-bas, à l’horizon, de couleur verte, que….

« -il y avait une mouche qui voulait boire mon sang et j’ai vu sa trompe », ‘air ravi puisqu’il se sent une âme de biologiste en perpétuel état d’observation du règne animal.

Le goût se définit par textures et passe beaucoup plus que la norme par l’odorat. Il sent avant de décider s’il aime ou pas et ne peut avaler un liquide s’il y a des morceaux dedans. La texture est au moins aussi importante que l’odeur de ce qu’il ingère. Les soupes doivent être non pas mixées mais broyées. Vers 17h, il a les yeux cernés et besoin de sucre parce qu’il a beaucoup carburé. Mais ne dédaigne ni le piquant, ni le salé, des goûts assez saturés en fait. On est quand même surpris de le voir manger de la confiture de gingembre à la petite cuillère ou rajouter du poivre et de la sauce piquante dans ses plats. Il le fait en ayant pris soin de se préparer à l’avance un verre d’eau et de la mie de pain pour éteindre le feu. « Je fais souvent de la stratégie » nous dit-il.

On a l’impression qu’il croit qu’on cherche à l’empoisonner et de nombreux adultes qui l’ont eu à table, ou pire, qui se sont trouvé avec lui au supermarché, nous demandent pourquoi on lui a donné des cours de diététique, si c’était juste pour leur gâcher le plaisir d’acheter des chips et du coca ? Parce qu’il calcule tout tout tout ce qui se trouve dans l’assiette ou le panier, tout y passe : protéines, glucides, vitamines, produits chimiques.

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Dans notre entourage, les gens commencent à nous suggérer de ne plus rien dire devant lui.