« -Maman, le maître, en cours de sciences, il a dit : qui sait ce que veut dire hayaouanatoun baïdan et je l’ai su d’un coup je sais pas comment ! Il avait à peine fini que j’avais levé le doigt ! »

– Ah, bon ? Et c’est quoi?

– Ben tu sais, les animaux qui font des oeufs,

– Ah ! les ovipares,

– Voiiiiiiiiiiiiiilà !  »

Je me disais que j’allais me servir de l’exemple des cours à l’école pour parler de cette façon de savoir « d’un coup », de ses capacités d’apprentissage et de mémorisation assez étonnantes, puis je me suis dit que s’il était assez excité par les ovipares en arabe pour nous en parler, alors qu’habituellement il ne nous raconte RIEN de sa vie à l’école, c’était parce qu’il s’agissait du cours de sciences naturelles.

Les animaux : l’engouement du moment.

On en est à une chatte et ses trois petits, deux pigeons, sept bébés tortues et quatre grandes, deux hérissons, deux caméléons, un crapaud, un bébé scorpion dans une boite fermée et un aquarium de sept poissons. Il les nourrit, les observe, leur parle. Ce matin encore, effarés, on l’a surpris en pleine expérience en train de lécher un bébé chat pour faire comme la mère….

C’est un amour, une passion, que dis-je une obsession.

Et finalement, pour illustrer cette particularité dans les méthodes d’apprentissage, le mieux, c’est de parler des obsessions.

L’espace et les origines de la vie

Quand il commence à venir vers nous les sourcils froncés un livre ouvert à la main avec son petit doigt qui tapote un passage précis, on sait qu’on en a pour un moment. Un point particulier l’interpelle et il fait appel à tout notre savoir pour l’étayer, le confronter, le soupeser et le mémoriser. Pas moins.

Il m’est déjà arrivé de me retrouver en train de surfer sur le site de la NASA pour pouvoir répondre et il n’est pas envisageable d’aller en France sans faire un tour par la Cité de l’espace. Il faut dire que leur film sur la constellation d’Orion projeté en 3D sur un écran aussi haut qu’un immeuble de six étages, ça a de quoi marquer les esprits.

 

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Ses petits voisins de siège, pourtant bien plus grands que lui qui n’avait que 5 ans la première fois, s’étaient passés le mot « hé ! y a un petit qui est marrant là, il n’arrête pas de parler et il a du coca! » et Julien, ravi d’être une star de rangée en France, qui pérorait de plus belle. Puis il était complètement entré dans le film au point de se lever et de sautiller pour attraper les étoiles.

La maquette du robot Curiosity l’avait fasciné et ensuite il avait tout voulu savoir sur Mars. Revenus au Maroc, on avait suivi sur internet son « amarsissage », son évolution, sa récolte d’images cependant qu’il décrivait très sérieusement à nos visiteurs-victimes la force des vents sur cette planète, la température et la quête de l’eau. Mais c’était surtout la planète Europe, cette lune de Jupiter qui l’avait attiré et toutes les vidéos sur l’ISS, la Station Spatiale Internationale.

 

Les débuts de l’humanité

Après quoi, sans transition, nous étions passé aux dieux égyptiens. J’avais fini par comprendre que son héros de dessins animés Ben Ten, que les Berbères nomment Bine Tine, avait toute une collection d’avatars conçus d’après ces dieux et tout spécialement Anubis. Il s’était mis à détailler les illustrations de nos livres d’égyptologie, son père étant féru du sujet et à les recopier. j’avais alors imprimé des dizaines d’Anubis pour qu’il les colore dans des tons qui tous renforçaient sa puissance magique et sa force répulsive. Le panthéon égyptien avait été passé au crible et on le retrouvait parfois devant telle ou telle chaîne documentaire en train de regarder un reportage sur le musée du Caire, les sourcils arcboutés, incapables de supporter que nous fassions le moindre bruit dans la pièce. Perplexes, nous quittions le salon en nous demandant quand il se déciderait à aller jouer dehors avec ses petits copains.

Dans le même esprit, nous avions démarré l’étude d’Homère. Passionné par les aventures d’Icare et Dédale, de Tirésias, du roi Midas. Je lui donnais les noms latins et grecs des même dieux à chaque fois ainsi que des illustrations du mythe lui-même et de la manière dont les grecs l’illustraient sur des vases ou des sarcophages. Après avoir beaucoup réclamé, s’être réjoui des oreilles d’âne, du labyrinthe, de l’heure magique, il était revenu aux égyptiens.

Une année et un voyage plus tard, il y avait eu le Museum et l’aérospatiale. Le voyage en avion avait éveillé un intérêt démesuré pour les tutoriels sur la manière de fabriquer le meilleur avion en papier et je dois dire que son père avait fait preuve d’une patience insoupçonnable dans la quête de l’avion parfait. Pour avoir eu la chance de croiser dans le ciel un Beluga volant en sens inverse, il s’était cru élu, lui seul parmi tous les enfants de la terre ayant eu cette chance et donc en quelque sorte investi de la mission sacrée de savoir reproduire un avion, fût-il en papier. Il s’estima à peu près satisfait au cinquantième.

Dans le même temps, le Museum l’avait sorti de l’Egypte pour le ramener  d’un coup et sans transition à la préhistoire sans qu’il sache mieux dater les époques d’ailleurs puisqu’il demandait si son père était déjà né au temps des dinosaures.

Pendant quelques mois, le rituel du coucher consista en l’apprentissage de deux ou trois de ces bestioles monstrueuses. L’avalanche de questions alternant avec les supplications pour en apprendre un peu plus malgré l’heure tardive. C’était d’ailleurs ainsi que j’avais appris qu’il savait lire et nous l’avait soigneusement caché : en le retrouvant la lumière allumée en train de lire, longtemps après l’heure autorisée !

A la plage, nous jouions à l’archéologue. Après avoir enterré un os, je tendais quelques ficelles autour de roseaux de façon à délimiter un quadrilatère, je lui donnais un pinceau large à tête plate, un carnet de notes, un stylo et en avant pour les découvertes. L’excitation ne le cédait qu’à la concentration avec des hurlements de joie quand il trouvait l’os de poulet pas trop caché quand même.

Puis un jour il avait carrément donné son encyclopédie des dinosaures à un copain contre une figurine capitaine des pirates.

 

Les classiques

Alors il avait réclamé Moby Dick. Le vrai, pas un autre. Mais pourquoi ? A cause d’un Tom et Jerry mettant en scène la baleine blanche.

« – Mais je veux le vrai.

– C’est un livre pour les grands mon chéri, écrit par Hermann Melville. Tu verras ça quand tu seras grand.

– Grand comment, allez, tu me le lis ? »

J’avais hésité. Moi-même, j’adore ce livre qui figure en bonne place dans la bibliothèque, sur l’étagère des préférés, l’ironie désenchantée de son incipit me ravissant : « je m’appelle Ishmaël. Mettons. »  Pas du tout pour un enfant petit.

J’avais fini par jouer le jeu en lui sélectionnant les passages où circulait le géant des mers, les adaptant pour les lui rendre compréhensibles, avec à l’appui le Gallimard jeunesses sur les baleines. Des dizaines de vidéo plus tard sur les baleines, leur baleineau, leur chant, leurs habitudes et plus particulièrement sur Mocha Dick, le modèle historique de Moby Dick, nous étions tombé avec le conte de Blanche-Neige et les sept nains d’après les frères Grimm sur une phrase qui l’avait intrigué. « Comme elle s’était piqué au doigt, trois gouttes de sang tombèrent dans la neige, tel celui des oies sauvages de Perceval »

« – C’est qui celui-là ? »

Etourdiment (je suis plus maligne maintenant, je tais mes sources), j’avais parlé de Chrétien de Troyes et des chevaliers de la Table Ronde. Une oie en vol avait été attaquée par un faucon, des gouttes de sang étaient tombées sur la neige, et Perceval, grand amoureux sur cette terre, avait trouvé que ça ressemblait beaucoup aux lèvres et aux joues de sa bien-aimée. Il en était resté totalement absorbé, là, dans le froid, assis sur son cheval, alors même qu’il aurait du fuir puisqu’un danger le guettait.

De plus, la chérie de Perceval s’appelant Blanchefleur, la reine avait sans doute trouvé l’idée pas mal et avait nommé sa fille Blanche-neige, c’était presque pareil. Fermeture de la parenthèse. Mais…

« Et tu l’as Chrétien de Machin Chose ? Tu peux me le lire ? »

Adapter Melville, ça passe encore, mais un texte du XIIème siècle, vous avez déjà essayé vous ? C’est pourtant ce que j’ai tenté de faire, me retrouvant en train de lire les aventures du chevalier de la table ronde cependant qu’il mordait dans son goûter assis sur le sable, dans un décor océanique à mille lieux de la lande galloise.

Je ne l’avais pas encore initié aux joies du christianisme si bien qu’il m’était impossible de lui décoder le sens des 3/4 du livre sans faire un peu de théologie. Et je ne voulais pas, ça suffisait comme ça des angoisses de mort contre lesquelles il luttait à l’époque. Je l’avais donc dévié vers les jeux en ligne du site Playmobil mettant en scène ses figurines de chevaliers du lion dans des aventures de dragons rouge et de sorcier vert tout-puissants.

 

La biologie marine

Puis, il y a quelques mois de cela, je trouve quelques livres niveau dix ans sur les requins, les volcans et les chasseurs d’orages. Là, il va en avoir pour un moment me disais-je, on va être tranquilles.

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Il s’était jeté sur l’ouvrage consacré aux requins et s’il n’avait pas six ans bientôt sept, je dirais que nous avons sous les yeux la naissance d’une vocation. Ce livre a été celui qu’il a appris le plus vite par coeur. Après quoi, il s’était dépêché d’écrire le mieux possible sur le clavier pour pouvoir faire ses recherches seul sur google et il avait dégotté un reportage français sur un spécialiste sud-africain du nom de Mike Rutzen dont il avait appris la biographie au mot près. Il me récitait gravement le soir, la tête sur l’oreiller, la geste de Mike.

Puis, le considérant désormais comme un futur collègue, il l’avait cherché sur le net et je l’avais aidé à le trouver sur facebook. Alors on lui avait écrit et il avait voulu comprendre tous les mots en anglais. A partir du moment où Mike Rutzen lui avait répondu, il s’était senti adoubé et avait réclamé des cours de plongée, lui qui est terrorisé par l’eau depuis le tsunami (merci les infos) au Japon.

Quelques tours de Vikidia et de futura-sciences plus tard, Nour sait tout tout tout ce que son drôle d’âge dyssynchrone peut lui permettre d’engranger. Même à l’école, les enfants et maîtresses m’interrogent sur cette passion, la responsable de l’école et ses petits camarades commencent à lui offrir des livres sur le sujet, je lui ai fait monter une dent de requin en pendentif, et les poissonniers du marché de Tiznit sont dûment informés en berbère (et morts de rire) par ce petit bout de chou de la gravité de la surpêche pour la chaîne alimentaire et de la noblesse de ces animaux « gentils ». Il explique à chacun que la peur des squales vient du film « Les dents de la mer » mais qu’un film ce n’est pas la vraie vie.

Il s’angoisse même sur la façon dont il pourra financer son bateau de biologiste marin et nous tend gravement les pièces que lui amène la petite souris pour qu’on les mette sur son compte en banque, pour plus tard. « Moi je ne pourrai pas avoir une femme et des enfants et d’ailleurs je ne compte pas prendre ma retraite. Je ne pourrai pas, je vivrai sur un bateau ! ». On en reste sans voix….

On en est là.

Qu’est-ce qu’il va encore inventer ?