Le caméléon

De l’avis général, jamais personne ici n’a vu de petit français aussi parfaitement capable de s’intégrer en milieu arabe « sans même y penser ». Il a les codes et connaît tout, le ton, l’accent, la vie au ras du sol sur les tapis, les prières locales, l’océan, les jeux de mots, les moues et les gestes.

Mais aussi les tables avec des chaises, les couverts à table, les toilettes à l’européenne, les pubs sur boomerang en français, la méditerranée, les églises, les agacements et les connivences à la française.

Même son expression corporelle change, ses expressions de visage, sa façon de faire danser les mains dans l’espace, tout un vocabulaire qui se mime.

Il marche comme un petit berbère dans la rue s’il donne la main à un berbère adulte et se transforme en français le temps de tourner la tête s’il nous rejoint de l’autre côté du trottoir.

Combien de fois ai-je vu d’expression de doute, d’incompréhension totale dans les yeux des gens ici face à ce petit inclassable ? Blanc de peau, châtain clair aux yeux verts et qui dès qu’il ouvre la bouche a l’accent et le patois du coin ? Chez certains, j’ai même lu de la peur, comme face à tout ce qui dérange, l’inconnu, les chimères de la vie.

Non seulement cela ne lui demande aucun effort, mais il le vit comme un jeu toujours renouvelé et quel enfant n’adore pas être en situation de jouer ? Comme cette fois où, un rien fébrile, il m’expliquait qu’il était allé sauter sur les trampolines à l’école avant de s’arrêter net parce qu’il le faisait en arabe. Oups, j’ai buggé, c’est ma mère ! Et d’en rire sans pouvoir s’arrêter…

Parfois encore il mélange. Si son père lui demande s’il a brossé ses dents, il peut répondre d’un seul geste berbère qui consiste à mimer le passage d’un couteau sous la gorge du tranchant de la main, équivalent du « j’te jure ma tête à couper ». Alors même que la brosse à dents est sèche et orpheline….

Etre un caméléon, c’est aussi s’adapter parfaitement à ses interlocuteurs. Ainsi, lorsque nous allons chez tonton Lucas, un ami assumant le rôle de grand-père qui vit ici six mois de l’année, il parle en émaillant son discours de « putain c’est pas possible » ou bien « ils conduisent comme des cons », l’air de ne pas y toucher, à l’instar de son cher tonton qui le regarde tout attendri.

Si nous allons chez Sandra, amie architecte-anthropologue, il dit en s’asseyant dans un salon « j’ai imaginé que nous prendrions le thé ici ? » avant de poser des questions très sérieuses sur telle ou telle statuette en bois issue de chez un antiquaire.

En France, il lui faut à peu près une semaine pour parler avec l’accent du sud comme un vigneron du Minervois et en Italie, au bout de dix jours, gavé de gelati et de pizza, il parle un sabir franco-italien avec un accent piémontais si pur que mes antiques oncles et tantes qui n’ont jamais bougé prennent le même air perturbé que les berbères qui ne savent où le classer.

Il les enchantent tous cependant par sa façon de se réveiller en chantonnant, de faire des blagues, de rigoler pour un rien. Il demeure un bloc de joie pure malgré tous les « drames » qu’il doit affronter.

Dès que les tensions internes s’apaisent, le petit mariole qui sommeille en lui est à nouveau là, et on l’entend brailler Brassens pour le plaisir des gros mots, se lancer dans des traits d’humour pour le plaisir des bons mots, se forcer à rire pour le plaisir des résonnances roulées dans la gorge comme des cailloux dans le lit d’une rivière. Il se gargarise de sons, sans cesse.

Alors pourquoi se limiter à trois langues ? Il en a donc inventé une quatrième : le français du Maroc. Dès qu’il veut parler français à des Marocains, quelque soit leur âge, il adopte un accent pied-noir très prononcé, inverse les genres, traîne sur les deuxièmes syllabes d’une voix haut perchée, massacre les adjectifs possessifs, les mains tournicotant en l’air comme deux papillons affolés. « tu compreeeeeeeeeeeeends, le vélo de moi, elle est cassée ». Et pas moyen de l’en faire démordre. Au point que les petits copains qui voudraient bien progresser en français pour avoir de meilleures notes à l’école sont obligés de dire « parle-moi français de France ».

??????????

Quand une nouvelle personne passe le pas de la porte, je le vois l’étudier attentivement quelques instants puis il choisit l’idiome qui lui semble adapté et il est très rare qu’il accepte de modifier ce choix. Il refuse absolument de jouer au singe savant qui fait étalage de son savoir linguistique et nous ne l’y forçons jamais. Tout au plus lui avons-nous expliqué combien les gens, chauvins par nature, sont heureux de le voir s’exprimer avec bonheur dans des langues réputées difficiles.

Un jour que nous l’avions amené au restaurant en sortant d’une réunion de parents d’élèves pour fêter son magnifique bulletin scolaire dans le cadre d’une stratégie de revalorisation de soi, nous rencontrons une dame qu’il voit quelquefois au marché. Il réclame son bulletin pour lui montrer la kyrielle de 10/10 qu’il a obtenus. Il le fait timidement, en français et se désole de ne pas très bien savoir l’arabe quand elle l’interroge.

Le lendemain, alors qu’on le prend à l’école avec son copain du tennis Illias, il se plaint de ce que son voisin de pupitre lui prend toute la place et prend l’air innocent quand la maîtresse se retourne. « Explique à Illias ton problème pour qu’il te conseille lui dis-je, vu qu’il a huit ans, il a plus d’expérience que toi des petits de ce genre »

Se tournant alors vers Illias et quasiment sans respirer, il se lance en arabe dans une explication indignée si longue qu’on s’est regardés, avec son père, médusés. Mais il le parle comme ça ? Avec une telle maîtrise ? Comment il a fait ? Alors qu’hier encore au restaurant, il pouvait à peine dire trois mots ? Et alors qu’on en était encore à s’étonner, la réponse  de Illias arriva, concise et sans appel  « abouk, safi » autrement dit, tu lui colles une claque et on n’en parle plus.  Eclat de rire général.

Ce même petit Illias reçoit Julien chez lui trois jours par semaine pour déjeuner. Comme il est d’origine Saharaoui par sa mère et rifaine par son père, il ne parle pas le Berbère du Sud et Nour est donc obligé de s’exprimer en arabe chez lui. Le grand-père d’Illias, ancien député, est un homme imposant habitué à vivre dans le luxe et les honneurs et il est très craint, volontiers ronchonneur, avec des gestes amples qui commandent. Pourquoi Julien s’est-il mis en tête de le séduire ? Ont-ils trouvé un terrain d’entente particulier ? Ont-ils des personnalités proches ?

Toujours est-il que cet homme convia un soir très solennellement le père de Julien à dîner, afin de lui déclarer devant un couscous géant, l’air grave: « Julien est un homme bon, il est très digne, bravo pour votre éducation ». Stupeur du papa ! Un homme bon, à six ans !

Lorsqu’il est dans cette famille, il paraît qu’il est le premier, quand la grand-mère fait la sieste, à dire « chuttt ! Maya dort » et que Illias, timide, quasi mutique, qui déteste le bruit et parle très peu, supporte les parlottes à n’en plus finir de Julien la pipelette et lui répond tout aussi longuement. Il est le seul à réussir cela et sa mère en est tellement soulagée, qu’elle ne les interrompt jamais.

Quand il reste chez des berbères par contre, souvent le week-end chez des petits voisins chez lesquels il peut même demander de rester dormir, il lui arrive de s’identifier tellement à son environnement que je l’ai entendu dire un jour que je l’avais rejoint pour le thé « Ma mère n’est pas berbère comme moi, elle ne sait pas qu’on doit dire bismillah avant de commencer à manger et qu’on ne doit pas manger avec la main gauche » et de pouffer de rire pour se moquer. Je pourrais palper l’atmosphère de complicité qu’il sait créer entre toutes les personnes autour de la table. Il apporte la joie, la bonne humeur, les blagues et les rigolades et les voisines me parlent longtemps après de la fois où il a dormi chez elles.

Si par contre il a affaire à des français, il les entreprend immédiatement sur sa passion du moment, les requins. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il a déballé tout son savoir, « et est-ce que tu savais que » avec description de toutes les espèces et sous-genre, habitudes alimentaires, reportages sur le net, rôle dans la chaîne alimentaire.

Les adultes nous lancent un regard effaré, estomaqués par le débit et le niveau de connaissance, les enfants subissent un temps avant de hausser les épaules et de partir jouer à autre chose.

Pour l’aider à vider franchement les batteries et à faire retomber la pression accumulée par le poids de ces milliers de mots au bout de toute une journée, il ne reste plus qu’à conclure par une bataille de coussins ou de chatouilles, ce dont son père s’acquitte très bien, en d’interminables roulades et rigolades sur les moelleux tapis du salon marocain. Et hop, dodo !

Alors, après lecture de quelques fiches sur les animaux, je ferme la boîte à réponses cependant qu’il lutte contre l’armée serrée des pensées qui retardent toujours, ces garces, le moment du basculement vers le grand calme étoilé….