Au bout de deux ans passés à la maternelle du village, Julien peut se vanter d’avoir plein de copains chez lesquels je le conduis le week-end. Il comprend le berbère et a très bien réussi son intégration, il est apprécié. D’ailleurs, quand je marche dans les rues avec lui, j’entends psalmodier son prénom, généralement accompagné d’un beau sourire. Tout le monde sait qu’il a appris des sourates à l’âge de 2 ans, et il passe pour un enfant « élu ». De plus, étant fin et clair de peau, les canons de beauté enfantine locaux sont à son avantage.

Je me retrouve en situation d’être sociabilisée grâce à mon fils.

Mais on a fait le tour de cette maternelle de secours. Il faut maintenant aller dans une vraie école, à Tiznit, ce qui signifie 15 km deux fois par jour, créer de nouveaux liens, se faire accepter par de nouveaux enfants, se battre. Les conditions de découverte de cette méchante donnée qu’est l’injustice sont idéalement posées.

Le mensonge

Dans cette nouvelle école bien plus imposante, la maîtresse dit : « tu mens, tu as changé de place« , ou bien « non, tu n’as pas envie d’aller aux toilettes » à un enfant de 4 ans qui ne comprend pas encore les mécanismes de pensée qui permettent d’élaborer un mensonge. Et cette accusation, ce qu’elle présuppose d’intentions viles, c’est l’injustice à l’état pur. A nous de faire avec… Nous avons mis longtemps avant de réussir à expliquer correctement ce qu’était un mensonge afin de pouvoir l’en dédouaner. Et exiger de l’école que la maîtresse gère autrement ses petits élèves ne répare aucun des dommages qu’elle a créé.

L’injustice, c’est aussi cette petite peste manipulatrice qui crée une alliance avec un amoureux de circonstance pour attaquer Julien à deux lors de la récréation. Une action choquante transformée en puissance stratégique de commando par un Julien d’abord tourmenté puis ravi. Car il a su à son tour créer un lien solide avec le gros costaud de la classe, lequel se fera un plaisir d’attaquer à deux la petite peste et son allié. Mais Julien suppliera son nouvel ami de  ne pas toucher un cheveu de la jolie peste (« mais quand même elle est petite ! ») et se sentira redevable toute l’année envers son garde du corps qu’il conviera solennellement à son anniversaire. Au bout de deux ans, il n’a plus aucun problème relationnel et les accusations éhontées de mensonge le laissent de marbre.

Je suis nul…

Malheureusement pour lui, cette école, jugée comme étant la meilleure de Tiznit, et tellement plébiscitée qu’ils n’acceptent plus aucun élève en primaire faute de place, est très axée sur la compétition, les notes, les devoirs. Pour un petit zèbre, c’est l’horreur, tous ces devoirs dès la moyenne section, ces obligations de lignes d’écriture, des dictées à n’en plus finir sous l’œil goguenard de jouets et de peluches qu’ils n’ont jamais le droit de toucher.

Dans un premier temps, il résiste, surtout que je réussis à arracher à la directrice la promesse d’une demi-journée par semaine de travaux plastiques. Mais au bout de deux ans à ce rythme, il ne dort plus ou mal, refait pipi au lit et se persuade d’avoir une mauvaise audition. Il ne veut plus entendre et croit que cette semi-surdité est réelle. Son estime de soi est au plus bas, et il pleure souvent « parce que je suis nul ». La directrice tente de l’en dissuader, il est le seul de la classe à savoir déjà lire en deux langues en grande section. Elle lui promet une prix d’excellence pour la fin de l’année. Son seul commentaire sera « elle blague, elle a dit ça pour se moquer de moi, en fait c’est pas vrai », le tout avec un air buté.

C’est le moment où il nous apparaîtra nécessaire de lui faire passer des tests d’évaluation intellectuelle dès notre retour en France. Et des tests d’audition qu’il appréciera beaucoup. D’abord parce qu’ils sont la preuve que nous prenons ses problèmes au sérieux, ensuite parce que cet ORL réputé (et hors de prix) sera étonné de son extraordinaire audition « il entend plus que la norme » et qu’il conclura logiquement et devant lui à la formulation implicite d’une souffrance aiguë. Regard en coin du petit qui vérifie que j’ai pris bonne note. Quel est le problème ? demande le docteur des oreilles qui a de beaux yeux bleus. Réponse : l’école et ses devoirs à n’en plus finir, les notes… Alors que le CP n’est pas commencé.

La psychologue clinicienne qui le verra quelques jours plus tard confirmera la douance et écrira dans son bilan psycho-affectif « on remarque fortement un sentiment d’infériorité très prégnant. Julien aurait tendance à se dévaloriser.  Il a un manque de confiance en lui et se sent un peu à part, isolé, malheureux« . Qu’est ce que ça aurait été s’il n’avait pas maîtrisé le berbère et donc n’avait pas eu de copains !

Nous nous retrouvons obligés de le changer d’école. Il ira à celle où vont tous ses copains du cours de tennis. A nouveau, s’habituer aux lieux et aux personnalités diverses. Et ce sera difficile, malgré ceux du tennis qui l’aident.

Car là comme partout se trouve l’injustice « façon petit zèbre ». Ainsi, ces enfants qui refusent de lui donner la main lorsqu’ils entrent en classe en rang deux par deux sans même savoir pourquoi. D’instinct, ils le repoussent. Ils le sentent différent et de plus il a changé de classe en cours d’année, jugeant la sienne trop bruyante, ce qu’ils vivent comme la différence de trop. Il faudra l’intervention musclée de la responsable de l’école « le premier qui refuse de donner la main à Julien prendra une claque » pour que tout s’arrange.

calimero trop injuste

L’injustice, ce sont ces mêmes enfants qui refusent de jouer avec lui à la récréation. Une ronde et un jeu Qui est gentil qui est méchant ? mis en place par la professeur de français « ah ! bon ????? Julien est gentil ???????????? Mais alors pourquoi personne ne joue avec lui à la récréation ? » pour qu’il s’éclate enfin lors de ces cours moments de repos. Et le voir exploser de fierté et d’excitation, le soir venu, lorsqu’il nous raconte ça « TOUS les enfants ont dit qu’ils m’aiment ! TOUS ! Ils s’étaient pas rendus compte du mal qu’ils me faisaient, en fait ils sont gentils« .

Je veux mourir

L’intolérance à l’injustice, c’est le voir refuser de dénoncer qui que ce soit en classe, voire se dénoncer lui-même pour un acte qu’il n’a pas commis. Combien d’enfants de six ans décideraient de se rendre dans le bureau de la responsable, seuls, pour s’accuser d’avoir dit des gros mots en arabe, expliquant qu’il n’en comprenait pas tout le sens, et vibrant de l’indignation du comportement de ses petits camarades, véritables monstres qui TOUS étaient allés le dénoncer, un après l’autre ?

A la maison, nous devons gérer le corollaire de l’injustice : des crises d’angoisse très fortes qui le saisissent dans la demi-pénombre, en changeant de pièce, cet air battu et sombre dont il use fréquemment pour laisser tomber un : « j’aurais préféré ne pas exister, je serais tranquille » les jours de défaite. Et un « avec tous les malheurs qui m’arrivent, ma vie n’est vraiment pas facile » ponctué de sanglots les jours de révolte.

Mais comme nous passons toujours derrière pour régler les problèmes avec l’aide d’une équipe éducative compréhensive, il reprend du poil de la bête et se révèle même rancunier, ce que je trouve plus sain que l’envie de mourir. Au moins, il réagit ! Le jour où la maîtresse a laissé chacun faire ce qu’il voulait en classe, il a choisi, pendant que les autres dessinaient, de leur faire un exposé spontané sur la chaîne alimentaire, la nécessité absolue de sauvegarder la nature et la honte que doivent ressentir ceux qui dénoncent gratuitement. « je leur ai mis la honte« ….

Quant à l’acquisition de la capacité à mentir, mission remplie ! Bravo à toutes les écoles ! Comme il voulait se soustraire aux répétitions du spectacle que prépare sa classe « les répétitions c’est trop insupportable, quelques petites fois ça suffit, j’ai compris !!!! » il a déclaré avec l’aplomb d’un bonimenteur qu’il ne pourrait pas être là parce qu’il partait voir un pédiatre à Agadir, à 100 km de là. Et on l’a cru…