Sciences existentielles

Ces dernières semaines, la seule image que j’ai trouvée pour illustrer mon état intérieur est cette toile monochrome :

Robert Ryman

Robert Ryman, Chapter, 1981

« Le blanc permet à d’autres choses de devenir visibles« 

Effectivement, ce rien n’est pas vide, c’est une sorte de terre brûlée recouverte d’un manteau de neige qui assourdit tous les bruits du monde. J’ai parfois l’impression d’observer l’humanité et la planète comme j’observais les fourmilières quand j’étais gamine, accroupie et fascinée pendant des heures, seule. Il y a sans doute encore quelque chose de fertile là-dessous, mais comme suspendu dans une hibernation dont seule la nature connaît la fin. J’espère une rencontre sans l’attendre réellement. Rencontre avec l’autre, rencontre avec l’intangible, rencontre avec un désir…?

22h00. Harpo, Valia et moi déambulons lentement dans les salles quasi désertes du Palais de Tokyo. Une sorte d’instinct de survie m’a dicté de les suivre dans ce lieu que je n’aurais pas spontanément choisi. La seule réaction que provoquent les œuvres de la première exposition intitulée « L’usage des formes » est une sorte de légitimation de toute expression individuelle. Après tout, sois ce que tu es, et laisse les autres décider s’ils le souhaitent que ce tu produis constitue de l’art…

Takis - Copyleft Kaleïdoblog

Puis je traverse les salles dédiées à Takis… Je pense irrésistiblement aux pensées complexes de Nico et je m’assois un  instant pour écouter le chant étrange d’une sculpture musicale. Mais les champs magnétiques envahissent l’espace et mon corps fatigué, je hâte le pas pour échapper à leur influence…

22h30. Cachée derrière mon nuage, je suis triste de ne pas ressentir d’émotion en croisant les larmes étonnantes de Rose-Lynn Fisher ou les roches suspendues de Bridget Polk… Cela devrait me toucher pourtant, leur travail rejoint quelque chose de moi, quelque chose que je n’identifie pas encore tout à fait.

Je passe en détournant presque  le regard du mur sur lequel sont installés les croquis de Zdenek Kosek : cette fois, cela me touche d’un peu trop près pour être encaissé. La « fracture psychique » évoquée pudiquement par l’affichette au mur ressemble probablement à une désintégration encore trop récente pour être totalement digérée. J’attendrai d’être dans une autre salle pour en capter tout de même l’ensemble à travers une fenêtre.

zdenek kosek - copyleft Kaleïdoblog

Sans l’intervention de Harpo qui me connaît si bien, j’aurais complètement occulté le travail de George Widener… Encore un qui a le sentiment qu’il est possible de prédire l’avenir en scrutant et structurant des « patterns » que lui seul peut voir. Sa démarche me rappelle inexorablement les hypothèses que j’ai tenté de mettre au clair plusieurs mois après le crash existentiel que j’ai traversé.

Plus j’avance dans cette exposition, plus je me souviens de la collection d’art brut du LAM, visitée il y a quelques années. Aucun commentaire ne fait état de l’affiliation des œuvres à ce courant, et pourtant, c’est une évidence pour moi. Nous sommes de plus en plus aux confluents de l’art et de la « folie » qui s’empare parfois de certains êtres…

23h15. Nous entrons dans une grande salle où je découvre soudain une bestiole qui ne m’est pas étrangère.

theo jansen - copyleft Kaleïdoblog

Décidément, il flotte dans ces lieux un parfum de déjà-vu, comme une accumulation de petits morceaux de moi qui commencent à s’assembler les uns aux autres pour trouver une forme cohérente. Il y a plusieurs mois déjà que je suis tombée par hasard sur cette vidéo fascinante de Théo Jansen qui défile sur le mur du musée :

Le squelette de ces géants autonomes me rappelle la structure moléculaire des organismes étudiées en biologie cellulaire. Leur danse étonnante repose la question métaphysique de cette infime limite, si tant est qu’elle existe, entre ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas… Nous sommes assis tous les trois face à l’écran, et tandis que je goûte la surprise de mes compagnons, je sens également une sorte de lassitude m’envahir. J’avais pourtant tenté de partager ce moment avec eux. Comment se fait-il qu’ils ne le découvrent qu’ici et maintenant ? Décalage.

23h15. Je lutte contre moi-même. Cette exposition devrait m’enthousiasmer tellement elle rejoint mon univers mental. Et pourtant je me sens enfermée dans ma bulle de verre. Je passe sans le voir devant un immense mur arrondi. Je n’y prête pas attention, ce n’est pas le premier endroit du Palais qui est encore en travaux… C’est Harpo qui m’interpelle à nouveau et m’invite à m’approcher. Non, le monochrome n’est pas vide : sur la peinture blanche est tracé à la craie blanche une gigantesque formule mathématique ! L’artiste a réussi son coup ! Par ce subterfuge, il ne captera l’attention que de ceux qui sont prêts à entrer dans son univers… Je suis circonspecte, quand un homme frêle s’approche de nous. Je me demande si c’est un visiteur, mais très vite je comprends qu’il s’agit de Laurent Derobert. A peine a-t-il commencé à parler que les larmes me montent aux yeux.

« Signore, fa che io possa sempre desiderare più di quanto riesca a realizzare.« 

L’artiste cite Michel Ange avec une passion presque fiévreuse. Seigneur, fais que je puisse toujours désirer plus que je peux accomplir… En un regard, il vient de toucher au cœur de cette absence de désir qui me mine.
Il semble soucieux de nous faire vivre une expérience unique : il propose à Valia de choisir un des termes de l’immense formule et lui délivre un message personnalisé, à la manière d’un tirage de Yi King.
Mais l’artiste est aussi préoccupé par un autre visiteur qui souhaite écrire au dos de ce mur qui est son oeuvre. Il hésite, comme s’il n’arrivait pas à choisir, comme s’il avait peur qu’un intrus vienne défigurer son travail. Et puis il lâche prise, comme résigné, et emmène Harpo sur un banc de pierre. Les deux hommes chuchotent, Valia et moi nous éloignons instinctivement pour préserver l’intimité du moment. Leurs visages s’illuminent, les mains parlent autant que les yeux, il semble qu’ils soient aussi enthousiastes l’un que l’autre de ce qui est en train de se dire. Laurent se lève, revient derrière le mur, griffonne quelque chose sur une des pages de son livre « Fragments de mathématiques existentielles » en murmurant « Ça va faire une très belle formule !« . Normalement, sa prestation consiste à traduire immédiatement en une formule mathématique tracée au fusain sur le mur la confession qui vient de lui être faite. Cette fois, l’artiste est tombé sur un funambule de l’existentiel et semble ravi comme un scientifique qui découvre une nouvelle piste de recherche…

force-dattraction-de-letre-reveLaurent Derobert, Image extraite du film Être Rêvé
qui tisse le principe des « mathématiques existentielles »
2011, Courtesy  Laurent Derobert.

Un gardien du Palais nous fixe avec insistance. Il est presque minuit, l’heure de quitter les lieux.

Nous y reviendrons quelques jours plus tard pour voir les autres salles et assister à la conférence de Laurent Derobert. Son complice Sylvain Ordureau applique des lois physiques aux phénomènes existentiels dans une démonstration aussi drôle que crédible. Quand il évoque la possibilité d’extrapoler cette gymnastique intellectuelle à la thermodynamique, je sais que je suis à ma place, assise là sur la moquette et je souris… Cette fois, c’est certain, je ne suis plus seule à explorer les limites floues des sciences existentielles…

Explorateurs du bord des mondes, scientifiques transdisciplinaires des questions métaphysiques, ces hommes et ces femmes, poussés par une sorte d’urgence à vivre, ont trouvé le moyen d’exprimer l’indicible, et j’ai trouvé en eux une forme de fraternité.

Une graine d’espoir est semée dans la terre brûlée.

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1 Comment

  1. quark

    C’est la peinture de l’âme qui va gagner le 21ème siècle.Bien bel article !

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