yin yangJe suis née dans une famille athée, de celles que Pagnol aurait pu décrire tant elle est truffée d’instituteurs gauchistes à l’accent provençal. C’était un athéisme militant, une forme de religion extrémiste qui fustige tous ces cons de croyants et ces salopards de curés. Il y avait bien ma grand-mère maternelle qui était catholique. Mais elle était non pratiquante, et tout ce que j’ai su de sa foi, c’est une médaille « Ave Maria » qui m’est restée, une petite vierge en plastique remplie d’eau de Lourdes, et sa volonté d’être enterrée à l’église. Ah bel enterrement ! Le curé a écorché son nom tout au long de la cérémonie, annonant un texte impersonnel dans lequel, probablement, trois petits points étaient inscrits à la place du prénom. Je n’ai pas reconnu la femme que j’avais côtoyée dans ses mots.
Ne sachant pas encore que c’est bien sa mort qui m’avait mise en colère, et non les discours du curé, j’ai refusé pendant de longues années de mettre un seul pied dans une église, fut-ce pour la visiter.

Malgré la force de conviction de mon père, j’ai souvenir d’avoir assez tôt tenté de me faire ma propre opinion. J’étais allée emprunter à la bibliothèque une bible illustrée pour les enfants. Mais les histoires qu’elle racontait m’ont parues farfelues, et je me suis dit que pour aller plus loin, il serait intéressant de lire le Coran et d’autres livres. Je ne l’ai finalement jamais fait, mais j’ai gardé en tête cette réalité : une majorité de la population terrienne « croit », et au fond, je ne me suis jamais vraiment résolue à me dire que tous ces gens étaient des cons comme on me l’avait enseigné.

C’est à l’adolescence que j’ai trouvé une version du monde qui m’a rassurée pour un bon moment : j’ai feuilleté avec ravissement le livre d’Hubert Reeves, « Poussières d’étoiles« . Je l’avais donc mon explication du monde ! Toutes mes molécules venaient de quelque part, et elles se réincarneraient dans toutes sortes de choses… Il m’est arrivé souvent de sourire en laissant tomber un morceau d’ongle par terre : bon voyage, me disais-je.

Vers 18 ans, j’étais donc toujours athée, scientifique et cartésienne. Au passage, j’ai dit beaucoup de conneries sous couvert de rationnalité. Je me souviens d’avoir fait de grands discours démontrant que l’homosexualité était une déviance, avec force arguments « scientifiques » à l’appui ! Sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres, c’est la vie qui s’est chargée de m’apporter les situations susceptibles de me faire évoluer. Quand mon meilleur ami m’a emmenée voir Philadelphia au cinéma, je suis sortie en larmes. En m’identifiant à la douleur du conjoint survivant, j’avais soudain compris qu’il s’agissait d’amour, tout simplement. Il fut ensuite aisé à mon ami de m’annoncer que son copain s’appelait Bruno. Ce jour-là, j’ai préféré garder mon ami et abandonner ma croyance. C’est vers cet âge-là que j’ai adopté le yin-yang comme symbole, je le trouvais joli. Juste élégant quoi. Je n’y associais aucun discours.

C’est à l’âge de 28 ans que, tenaillée par des questions existentielles insolubles, j’ai fait un premier pas vers la psychothérapie, vers les émotions, vers moi-même. J’ai tenu un journal de cette période : il est clair que la question de la spiritualité a été un non sujet pour moi pendant dix ans ! Pas un seul mot. J’étais aux prises avec un processus de désintégration de ma personnalité, j’ai abordé tout un tas de thèmes (mon enfance, mes relations, mon travail, etc,…), torpillant une par une toutes mes certitudes. Dix ans c’est long… Bien sûr, je me posais, comme je l’ai toujours fait je crois, tout un tas de question sur l’éthique, la morale, le sens de la vie. Mais le recours à la spiritualité pour répondre à certaines de mes questions m’apparaissait comme une voie de garage, si ce n’est stupide, du moins « non démontrable scientifiquement ». Je ne voyais donc pas pourquoi j’aurais perdu du temps à explorer cette piste. Au fond, je confondais encore religion et spiritualité, j’avais juste réussi à remplacer l’intolérance familiale par une explication acceptable, sans l’avoir véritablement remise en question.

Pendant cette période, je me souviens avoir fait la connaissance d’un drôle de personnage. Je passais le week-end avec des amis sur une péniche parisienne quand on frappa à la porte. Un grand indien échevelé du nom de Naylech nous demandât l’asile. Il est resté avec nous pendant deux jours, dormant, mangeant et méditant. Et puis il est reparti comme ça, faisant confiance à l’univers pour continuer à le nourrir. J’avais été très impressionné par le bonhomme, qui non content de manger ce qu’on lui offrait s’était même payé le culot de chipoter en demandant à ce qu’il n’y ait pas d’oignon dans son assiette de riz ! Je l’avais trouvé complètement farfelu, et en même temps, j’avais beaucoup de respect pour lui, un peu comme s’il me donnait un exemple que j’étais parfaitement incapable de suivre. Il m’a confié une feuille décrivant les règles auxquelles il s’astreignait. Je l’ai toujours.

Il est arrivé un temps où j’ai senti que ma psychothérapie touchait à sa fin. Les séances se ressemblaient toutes, et ma psy avait beau me proposer tout un tas de solutions concrètes (y compris à l’extérieur du cabinet), cela n’y faisait rien. J’avais fait le tour du propriétaire, plus ou moins pardonné les erreurs de mes parents, rendu visite à quelques fantômes avec la psychogénéalogie, divorcé, changé de boulot, remis en question mes moindres fondements, jusqu’à mon identité sexuelle… Et pourtant j’étais dans un cul de sac existentiel. J’avais bien la sensation d’avoir découvert ce que j’ai alors appelé ma spiritualité, mais pour moi cela représentait juste une sorte de réconciliation intérieure. Je restais face à des questions sans réponse.

C’est à cette période que j’ai commencé à m’intéresser au bouddhisme. Ca me paraissait une voie acceptable puisqu’il était écrit que ce n’était pas une religion. Je me suis donc rendue à une journée d’enseignement dans un grand temple. J’ai fui l’endroit à toutes jambes dès la pause de midi ! Je venais de passer dix ans de ma vie à me rendre capable d’expression émotionnelle, et voilà qu’on venait me dire que le but d’ultime c’était de ne plus en ressentir du tout, que tout ça c’était l’ego ! J’ai bien regardé un méditant dans le jardin, et non, décidément, ce n’était pas à ça que je voulais ressembler. Sans compter que lors de l’enseignement, j’ai posé une question, et que j’ai été confrontée à peu près au même phénomène qu’à l’école : oublie cette question, elle sans intérêt. C’en était trop pour moi, sujet suivant. Si je garde quelque chose de mon athéisme, c’est bien cela : ni dieu, ni maître ! Je n’avais pas fait tout ce parcours pour m’en remettre à un « sachant mieux que moi » !

Et puis un jour, Laurie est morte.

C’était un petit bout de bonne femme, vive, pétillante et à la fois terriblement morbide. Dès ses premiers posts sur le forum, j’ai senti un mouvement de recul se faire à l’intérieur de moi. Moi qui aimait accueillir les nouveaux, j’ai soigneusement évité d’écrire quoi que ce soit sur son fil. Seulement elle s’est vite liée d’amitié avec les membres de « ma » bande, un par un. Il est donc arrivé un jour où c’est elle qui a écrit sur mon fil. Il est donc arrivé un jour où je l’ai accueillie à la maison. Laurie dégageait une énergie qui me terrorisait. Elle emportait tout sur son passage. Elle couchait avec tous les hommes qui l’approchait. Et moi je la regardais, je sentais la détresse immense dans ses yeux, et j’en voulais énormément à tous ceux qui cédaient à ses attraits physiques sans comprendre que ce qu’elle demandait, ce n’était pas du sexe ! Elle riait, elle pleurait, elle disait qu’elle savait voler dans les étoiles, et puis elle devenait muette et se balançait comme une enfant autiste. Une minute seulement, elle a accepté que mes bras l’enlaçent. J’ai mis toute la tendresse dont j’étais capable dans cette étreinte. Mais c’est comme si je savais déjà au fond de moi que c’était vain.

Quelques jours après son départ, la moitié de mon corps s’est paralysée pendant quelques secondes qui m’ont paru une éternité. J’ai empoigné le téléphone avec ma main valide, prête à appeler le SAMU. Et puis la paralysie s’est cantonnée à mon bras gauche. Etant une habituée des crises d’angoisse et des appels à SOS médecins « pour rien », j’ai essayé de me calmer, j’ai trouvé quelques hypothèses plausibles sur internet, en écartant soigneusement celle de l’AVC. Pour la première fois de ma vie, je venais de faire concrètement face à la possibilité de ma propre mort. Est-ce que je l’avais vue dans ses yeux ? (Aujourd’hui je sais ce qui m’est arrivé. Les paralysies hystériques décrites par Charcot ressemblent trait pour trait à ce que j’ai ressenti).

Six mois plus tard Laurie s’est pendue, seule, chez elle.

Je compare cet instant à une explosion dont l’énergie cinétique m’aurait atteinte de plein fouet. Quelque chose s’est déclenché d’absolument impossible à stopper. Au bout de quelques jours, j’ai atteint une sorte d’état second, et j’ai vécu ce que j’ai qualifié de transe chamanique car je ne savais pas ce que c’était. Après trois nuits d’insomnie et d’activité cérébrale maximale, j’ai eu l’impression de revivre dans mon corps l’histoire entière de l’évolution de l’humanité. Je l’écris comme je l’ai vécu (ce qui reste de mon vécu d’athée sait parfaitement qu’à partir de ce point de mon histoire, on décroche complètement de ce qui est généralement perçu comme rationnel). Au paroxysme de cette nuit, tandis que je faisais seule au milieu du salon des mouvements aussi étranges qu’intuitifs, j’ai fait pivoter ma tête, une vertèbre a craqué, mon bras n’était plus paralysé. J’ai eu le sentiment de comprendre pourquoi Laurie avait fait ça : la pendaison est une tentative ultime (mais malheureusement mortelle) de faire circuler l’énergie…

Complètement paniquée, j’ai fini aux urgences de l’hôpital. On m’y a soigneusement administré une poche complète d’anxiolytique et on m’a renvoyée chez moi. Je n’avais eu ni le temps ni la présence d’esprit de leur dire que cette saloperie me fait l’effet inverse de ce qui est recherché. Le phénomène n’a donc pas été réduit, il a été amplifié. Dans les jours qui ont suivi, j’ai eu la sensation d’être… je n’ai pas les mots. Je ressentais tout. J’étais connectée avec le monde, je le « voyais » tel que je ne l’avais jamais vu. Tout m’a semblé si cohérent, si relié, et en même temps si vertigineux que je n’en pouvais plus d’étouffer sous ma propre angoisse. Tous les jours, je jetais des notes sur des feuilles, pour ne pas oublier ce que j’avais vu. Et tous les jours je me battais pour survivre à cette peur terrible de mourir.

Une fois que les attaques de panique ont cessé, je n’avais plus qu’une seule idée en tête : décrire ce que j’avais vu. Seulement j’étais une fois de plus terrorisée. Il me semblait qu’il y avait là tant de clés de compréhension ! Et puis je savais pertinemment que ce que j’avais à dire était parfaitement inaudible ! La scientifique en moi me disait : tu ne peux pas te ridiculiser à ce point ! Alors pendant des semaines, j’ai cherché sur internet si quelqu’un parlait de ça. Et de jour en jour, pages après pages, je me suis rendue compte que des milliers de gens en parlent. C’est dit, c’est écrit, c’est chanté. Par les philosophes, par les artistes, et même par certains scientifiques. Petit à petit j’ai fini par me dire que je n’avais plus rien à écrire du tout, que tout avait déjà été dit. Cette énergie-là porte des myriades de noms, mais au fond elle est une. Il y a ceux qui savent qu’elle existe, et il y a les autres. J’ai compris désormais que le mot « croyance » a été inventé par ces « autres ». Quand on l’a vécu de l’intérieur, on n’y « croit » pas, on sait. Et c’est absolument hermétique à toute démonstration intellectuelle.

Certains appellent ça l’éveil, d’autre une expérience mystique. Quoi qu’il en soit, j’ai reçu durant cette période un nombre impressionnant de réponses que ni la science ni la psychothérapie ne m’avaient apportées jusqu’alors. La caractéristique de ces réponses, c’est qu’elles sont de l’ordre du vécu, donc impartageables. Je pense aujourd’hui que c’est précisément ce vécu qui manque aux scientifiques pour sortir de l’impasse théorique dans laquelle ils se trouvent. Mais je sais aussi, pour avoir été comme eux, et n’avoir jamais demandé ni même pensé qu’une telle expérience était possible, qu’ils ne sont pas prêts à tenir compte de cette réalité-là.

Au cours de mes lectures, j’ai fini par tomber sur le principe du Tao qui énonce en substance : la vérité ne se dit pas, elle se vit.
Toute tentative d’écriture ou de rationalisation est déjà une trahison de l’expérience. C’est ce que j’ai fini par comprendre. Alors si un jour j’écris quand même, ce sera un témoignage de ce voyage, pas la démonstration d’une vérité quelconque.

Maintenant je vis, avec cette spiritualité toute neuve qui m’étonne chaque jour. Et j’espère pouvoir revivre de belles expériences « bizarres » sans la peur comme corollaire : il se dit partout que c’est possible, j’y crois. En attendant, je regarde le petit pin’s yin-yang de mes 18 ans avec d’autres yeux, et il est encore plus beau…