Réflexion sur la liste des traits censés définir l’individu surdoué

CONTEXTE

 Gifted by Mr Frenzy on Devian ArtAprès avoir découvert avec stupeur à l’âge de 38 ans que j’étais une personne dite surdouée, j’ai parcouru de nombreux sites et forums dédiés au sujet. Il m’est apparu que, curieusement, la douance est très souvent associée à la notion de souffrance et de difficultés.

J’ai le sentiment que de nombreux surdoués en recherche d’identité s’identifient à des caractéristiques censées les « définir » alors qu’en réalité ce seraient, selon mon hypothèse, des traits psychologiques individuels développés au sein d’une pression environnementale particulière. Le fait que ces traits puissent être partagés par un grand nombre d’individus surdoués donnerait une illusion d’identité commune alors qu’il y a probablement autant de différences entre deux personnes dont le QI est élevé qu’entre deux personnes de QI moyen.

Ma démarche vise donc à reposer la question « Trop intelligent pour être heureux ?». Comme le souligne elle-même Jeanne Siaud Facchin dans son ouvrage, les surdoués « heureux » constituent une population peu étudiée puisque les individus concernés ne consultent pas.
Même si elle prend la précaution d’écrire cela dans le premier chapitre, son livre propose d’un côté une terminologie dans laquelle un « zèbre » serait un simple synonyme du mot surdoué, puis regroupe une série de traits censés définir ce zèbre.
Ce n’est probablement pas l’intention de l’auteur, mais cette manière d’exposer les choses peut laisser penser que « le zèbre serait un surdoué qui a souffert (et qui souffre encore) » ou encore qu’« un surdoué souffre nécessairement ».

On retrouve le même lien dans le livre de Cécile Bost intitulé « Différence et souffrance de l’adulte surdoué ».

Ce rapprochement fréquent entre douance et souffrance introduit donc un biais dans la définition du surdoué qui semble se répandre comme une sorte « d’inconscient collectif du HQI » que j’interroge ici.

Je préfère préciser que mon propos n’est absolument pas de remettre en question les souffrances vécues par la grande majorité des surdoués, bien au contraire. L’idée est plutôt, une fois ces souffrances identifiées (conscientisées), de leur redonner une juste place et de choisir de vivre sa douance autrement.

MÉTHODOLOGIE

J’ai tenté de réunir une liste des traits censés définir la douance. Cette liste ne prétend pas être exhaustive. Elle provient de Wikipédia et du wiki Zebras Crossing (qui lui-même s’inspire largement de l’ouvrage de Cécile Bost), et peut sans doute être complétée.

La suite de mon raisonnement est la suivante : j’ai essayé de scinder cette liste en deux catégories principales :

  • Les caractéristiques qui seraient endogènes (biologiques et comportementales physiologiques et psychologiques), communes à tous les surdoués.
  • Les caractéristiques qui seraient plutôt être des conséquences que des causes, donc dites exogènes.

A – LES CARACTÉRISTIQUES ENDOGÈNES

1 – Les caractéristiques physiologiques
Dans cette catégorie, je regroupe les faits scientifiques observés sur des cohortes d’individus surdoués (je le rappelle, sans volonté d’exhaustivité, j’invite le lecteur à la compléter). On peut évidemment s’interroger sur le protocole de sélection des individus de ces études (est-ce qu’un QI supérieur à 130 définit un sujet comme susceptible d’appartenir à la catégorie étudiée ?).
2 – Les caractéristiques psychologiques
Dans cette catégorie, je regroupe les caractéristiques qui me semblent être des traits découlant directement du fonctionnement physiologique. Ce sont les points qui m’apparaissent comme les seuls points communs tangibles que l’on peut retrouver chez tous les surdoués, que ces caractéristiques aient été pas, peu ou très développées selon la « niche écologique » dans laquelle s’est développé l’individu.

B – LES CARACTÉRISTIQUES EXOGÈNES

Dans cette catégorie, je regroupe les caractéristiques qui ne me semblent pas relever spécifiquement de la douance mais sont des conséquences d’un parcours de vie. J’ai placé ici :

  • les traits qui soit ne se retrouvent décidément pas chez tous les surdoués (non ils n’ont pas tous le sens de l’humour, et non ils ne sont pas tous anorexiques), en d’autres termes des caractéristiques intra-psychique (liées au développement individuel)
  • les traits qui me semblent être des conséquences de l’impact de l’environnement « non soutenant » (famille, école, travail, société)

C – LES TRAITS SUJETS À DISCUSSION

J’ai sciemment isolé les points suivants au cours de ma réflexion, avant de les intégrer au résultat final:

  • QI supérieur à 125 ou 130 selon les auteurs (échelle WAIS)

Je ne reviendrai pas sur les centaines de pages noircies à propos de la légitimité des tests et de leurs résultats. J’estime que ce critère peut constituer un indice de douance mais qu’il est loin d’être fiable (conditions de passation du test aléatoires, effet plancher du WAIS, cas particuliers des profils dits hétérogènes, etc…). Il n’en reste pas moins que c’est le critère principal retenu pour définir le surdoué. Le quotient intellectuel est-il un chiffre qui découle du fonctionnement biologique ? Ou au contraire, l’instauration arbitraire de cette courbe de Gauss statistique a-t-elle simplement permis de détecter et de mettre en exergue des fonctionnements biologiques différents ?

  • perfectionnisme, besoin de vérifier ce qu’on a fait, désir d’exactitude
  • sensibilité à l’injustice
  • voit les problèmes et propose des solutions et des changements dans le milieu professionnel

Pour ces points que l’on semble retrouver chez les surdoués dès le plus jeune âge (voir notamment les écrits d’Arielle Adda), je me pose la question : est-ce que ce sont des caractéristiques intrinsèques, ou des conséquences de la capacité d’analyse ? Du fait de sa capacité biologique à détecter les moindres détails, le surdoué perçoit les incohérences de l’environnement, par exemple les incohérences concrètes (fautes d’orthographe, défaut de perspective dans un dessin, failles théoriques dans un raisonnement,…) ou psychologiques (non congruence des parents, masques sociaux, faux-selfs,…). Le fait d’être capable d’accepter sereinement ou non l’existence de ces incohérences et de proposer ou non des solutions serait lié à l’apprentissage (environnement) ?
Voir cette étude récente : un QI plus élevé rendrait la perception de petits détails plus accessible

  • maladies auto-immunes : diabète, asthme, allergies, psoriasis, polyarthrite rhumatoïde … : j’aurais tendance à penser que les maladies auto-immunes, qui semblent statistiquement plus fréquentes que la moyenne dans la population des surdoués, sont une conséquence et non une caractéristique intrinsèque. L’organisme soumis à un stress fort et continu auquel il ne peut se soustraire finit par s’attaquer lui-même. Un surdoué se développant dans un environnement soutenant et peu stressant n’aurait donc probablement pas cette tendance à contracter une maladie auto-immune ?

Une fois ce classement établi, j’ai tenté d’introduire une notion de chaînes de causalités.

Voici donc le résultat visuel de ce travail (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :
vignette-douance-souffrance

COMMENTAIRES

C’est un travail empirique, intuitif, je ne suis pas spécialiste en neurobiologie, et les liens de causes à effet que j’établis entre les caractéristiques physiologiques avérées et les comportements peuvent être complètement faux ou arbitraires.

Le passage de la colonne « Caractéristiques endogènes » à la colonne « Caractéristiques exogènes » est donc hautement sujet à discussion.

J’ai simplement mis à droite les caractéristiques qu’on ne retrouve pas chez tous les surdoués, voire même qui sont antinomiques entre elles.

Les suggestions du lecteur sont les bienvenues pour remanier les cases.

J’ai séparé grossièrement :

  • la vitesse de traitement
  • la quantité et la qualité de traitement
  • la perception des détails
  • les hypersensibilités et les caractéristiques des personnes dites « cerveaux droits »

L’idée de ce tableau est de placer à gauche les caractéristiques scientifiquement reliées à la douance, et plus on va vers la droite, moins ces caractéristiques sont typiques car les chaines de causalité deviennent intimement liées aux réactions de l’individu « différent » face à l’environnement… (c’est pourquoi il n’y a plus de lignes horizontales à droite).

Avec cette grille de lecture, la souffrance ne commence à apparaître qu’à partir de la 5e colonne… pour aller vers ses manifestations les plus exacerbées à droite.

J’ai également eu l’idée de regrouper les symptômes qui peuvent être imputables au syndrome de stress prolongé d’adaptation dans une même colonne (voir le syndrome de stress prolongé d’adaptation)

Et je propose la réflexion suivante : la dernière colonne est probablement applicable à n’importe quelle personne ayant souffert d’un manque d’intégration psychologique et sociale au cours de son développement. En d’autres termes, c’est l’isolement consécutif à la douance qui créerait des souffrances et des symptômes communs, et non la douance elle-même.

J’ai délibérément évité d’utiliser les termes psychiatriques (pathologie, psychose, schizophrénie, bipolarité, perversion narcissique, névrose,…) pour privilégier les manifestations individuelles que j’ai simplement classées en centripètes et centrifuges selon que l’individu a tendance à se refermer sur lui-même ou à extérioriser son mal-être.

Je n’ai pas fait figurer dans ce tableau des caractéristiques souvent associées à la douance :

Pour conclure, cette distinction entre des traits « endogènes » et « exogènes » (qui reste perfectible), amène à constater qu’environ 80% des traits répertoriés ne seraient pas des « fatalités », qu’ils seraient « réversibles » à plus ou moins grande échelle en fonction de la compréhension que l’on peut en avoir, du stade de développement personnel et des actions que l’on met en œuvre pour les atténuer. Précisons toutefois que cette réflexion est théorique. J’ai conscience que la réversibilité que j’évoque est loin d’être applicable quand on a derrière soi toute une vie de souffrance(s). Retrouver de la confiance en soi et en ses capacités (par exemple) est forcément un long cheminement, et chacun le fait à son rythme.

Pour reprendre les traits les plus cités sur internet, je ne crois pas que le syndrome de l’imposteur, le manque de confiance en soi, la tendance dépressive ni même la tendance à procrastiner définissent réellement le surdoué.

J’avance donc l’hypothèse que la souffrance sous toutes ses formes et conséquences n’est pas un trait de la douance, et que si les causes de cette souffrance sont atténuées (au moins partiellement), un surdoué peut vivre heureux et intégré à la société à laquelle il appartient.

Pour cela, encore faudrait-il remettre complètement en question :

  • la violence éducative de notre société
  • la place de l’individu dans cette même société (accueillir et favoriser le développement des caractéristiques individuelles plutôt que de formater les individus et se donner bonne conscience en faisant semblant d' »intégrer les minorités »)

Mais avant de révolutionner la société (à titre personnel j’y crois peu, à courte échéance du moins), je me dis qu’en commençant par soi et par ses enfants, il est possible de vivre sereinement sa douance, en tentant de ne pas la définir comme un handicap ou une souffrance mais plutôt en s’attachant à construire le meilleur environnement possible, respectueux de nos caractéristiques et favorisant leur développement. Ainsi, si la douance se définit seulement par les 20% de traits isolés ci-dessus, il n’y a aucune raison d’y voir autre chose que des potentialités susceptibles de se développer harmonieusement, comme pour n’importe quel autre être humain, qu’il soit oligophrène, « normal » (au sens statistique) ou hyperphrène.

Article écrit en 2012. Pour aller plus loin dans la réflexion et trouver de nombreuses références scientifiques allant dans le sens de ces hypothèses, voir le livre de Nicolas Gauvrit Les surdoués ordinaires (Vidéo)

Lire aussi : Écologie de la créativité : hypothèses

 

BIBLIOGRAPHIE PARTIELLE

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8 Comments

  1. Beau travail de synthèse.J’aurais ajouté aux caractéristiques exogènes le sévère joug de l’intolérance envers nous même, cette capacité qu’à la lucidité exacerbée de nous interdire toute forme d’apitoiement – « Tu crois vraiment que tu es à plaindre ? Observe donc le malheur dans le monde et cesse d’être si égoïste ». En un sens, nous sommes tous un peu des Candides ?

  2. Oui, ce travail débuté en 2012 mériterait sans doute une mise à jour. J’essaierais bien de proposer un tableau collaboratif tiens…

  3. wiki.kaleidoblog.net le Wiki des héros ?

  4. Ça c’est une excellente idée ! Et hop !
    http://wiki.kaleidoblog.net/

  5. cathychi28

    Bonjour,
    Je trouve qu’une des caractéristiques du surdoué est d’être autodidacte. Le surdoué apprend beaucoup de choses seul et en observant les autres. Apprendre le crochet en regardant quelqu’un en faire, apprendre à tracer un itinéraire en rêvant et en étudiant des cartes routières de sa propre initiative.
    Merci pour ton article qui est passionnant et très bien documenté je trouve. Cordialement Cathychi28

  6. Bonjour Cathychi28, je suis contente que l’article t’ai plu
    Et je suis assez d’accord avec toi, il semblerait que beaucoup de surdoués soient des autodidactes dans des domaines variés… En tous cas, moi je me reconnais dans cette caractéristique.

  7. Bon, le wiki a été supprimé, faute de compétence suffisante pour le défendre contre le spam.

  8. Makhai

    Ce tableau est troublant. Énormément de caractéristiques, situations dans lesquelles je me retrouve depuis toujours sans avoir jamais réussi à poser des mots dessus.
    Merci beaucoup d’en avoir fait un partage public

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