Potentiel d’action

Cela fait maintenant trois ans que j’ai appris que j’étais surdouée.

« Comment ça appris ? »

Eh oui,…

La douance, c’est un peu comme un nez au milieu de la figure : elle hurlait sa présence par tous les pores de mon cerveau, mais personne, jamais, ne l’avait appelée par son nom.

La douance, c’est un peu comme un secret de famille : ça se voit, ça transpire, tout le monde en parle implicitement, c’est flagrant, et pourtant, dans certaines circonstances, ça reste muet.

Se découvrir surdoué à un âge tardif, c’est peut-être un peu comme chausser des lunettes EnChroma alors qu’on a toujours été daltonien. On s’assoit, le souffle coupé, les émotions en vrac dans la poitrine… Brutalement, les images d’un passé en sépia défilent, teintées des couleurs de la prise de conscience : des milliers de moments où l’on s’est senti différent, bizarre, à côté de la plaque, inadapté, pédant, idiot, inclassable, au-dessus du lot, seul, si seul…

Eureka ! On bouquine, on comprend, on s’enthousiasme, on devient incollable sur la liste des traits censés définir l’individu surdoué, on s’identifie de plus en plus à ce que d’autres ont pu dire, on réécrit sa propre histoire, pris d’un espoir inavouable : cette fois, ça y est, je vais devenir moi !

Quel moi ? Mais c’est évident ! Un prix Nobel, un scientifique de renom, un écrivain talentueux, une figure de la paix dans le monde, un inventeur, un artiste accompli, QUELQU’UN quoi ! Je l’ai toujours su que j’étais « quelqu’un » bon sang ! Maintenant, je n’ai plus d’excuse ! La vie va enfin être formidable, comme je l’avais toujours rêvée !

On rencontre d’autres surdoués, on s’amourache de ces miroirs tendus, si sensibles, si vifs, si proches de nous… On ne voit d’abord que les parties du reflet qui nous flattent. Que c’est beau ces êtres empathiques, quelle intensité dans ces regards brillants, quelle complicité dans ces échanges intellectuels ! Le poisson suffoquant nage soudain dans l’eau claire de son biotope naturel… On danse, on rit, on boit, on chante tous ensemble, grisés, heureux,…

Et puis le temps passe. Le miroir se fait moins indulgent. On découvre les failles, les souffrances, les incapacités, les parcours brisés, les ambitions jamais actées, les compromis que l’on a si souvent fait avec soi-même, les accidents de parcours, les choix qui n’en étaient pas,…

L’albatros qui découvrait à peine l’existence de ses ailes s’aperçoit qu’il n’a jamais appris à voler. La vie l’a doté d’un moteur de Ferrari qui se noie éternellement dans son propre carburant, incapable de démarrer la course quand les 2CV frôlent déjà la ligne d’arrivée.

Gâchis. Sentiment de culpabilité. Et aucune excuse en effet : avec un tel potentiel, et une implacable lucidité, être médiocre devient tout simplement insupportable.

La tentation est alors grande de trouver des responsables : ses parents, sa famille, un système éducatif inadapté, une société malade et aveugle… tout y passe. Avec une précision d’entomologiste, on dresse la carte du champ de bataille, on y épingle un par un les portraits de tous ceux qui nous ont rogné les ailes et humilié, par ignorance, parfois par méchanceté,… Et puis on dessine en pleurant les milliers de cadavres qui jonchent le sol, tous ces enfants qui nous ressemblent, que l’on côtoie, et qui nous rappellent notre propre chemin de croix.

Certains se lancent dans des croisades positives censées panser leurs plaies (animer des réseaux sociaux de surdoués, informer l’éducation nationale, militer auprès des psychiatres, démontrer que l’on peut être heureux quand même,…), d’autres s’enlisent dans le cynisme,… Et puis il y a tous ceux qui abdiquent, mettant leur intelligence au service d’un suicide réussi. Combien sont-ils ?

Arrive enfin la phase réfractaire : ne me parlez plus de douance ! Je ne serai jamais Michel-Ange, ni Picasso ni Mandela, alors à quoi bon cette substance blanche surnuméraire, cette hypersensibilité handicapante, ces dons inexploités, cet intellect incapable de résoudre les questions existentielles les plus basiques ? J’ai un « haut potentiel » ? La belle affaire. Je ne parviens même plus à sourire lorsque je lis les témoignages des personnes qui découvrent, ébahies, leur QI : les pauvres, elles ne savent pas ce qui les attend…

potentiel d'action

Le processus touche à sa fin, j’entre dans la période de repos, les effets du stimulus initial se sont estompés, je prends le temps de respirer, doucement… Je suis toujours moi, à peine plus consciente aujourd’hui qu’hier de mes compétences et de mes failles, car au fond, tout ça, je le savais déjà… Maintenant, « ça » porte un nom, mais ce vocable n’efface pas la singularité de mon histoire.

Il ne tient plus qu’à moi, et à moi seule, de transformer ce potentiel en actions. Je n’ai jamais appris à me servir de mes ailes, certes, mais le choix est entre mes mains désormais : passer le reste de ma vie assise au bord de la falaise à analyser les raisons de mon incapacité, ou sauter dans le vide, juste pour voir… puisqu’il paraît que c’est inné de savoir voler…

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1 Comment

  1. cathychi28

    Bonjour,
    Pourquoi s’arrêter au désagrément de la vie ? Pourquoi ne pas plutôt se concentrer sur le bonheur de découvrir de nouvelles choses ou d’étudier des matières nouvelles. Depuis la fin de 2015 j’ai découvert un site génial qui permet de ce former gratuitement dans diverses matière. C’est celui de FUN France Universités Numérique.
    Cordialement Cathychi28

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