Plaidoyer pour l’intellect

lecture-copyleft-kaleidoblogJe me souviens de ce soir d’été où j’ai retrouvé la joie de la langue. J’étais assise en tailleur, en face d’un petit garçon de 4 ou 5 ans, et nous jouions à nous lancer des mots. Chacun de nous deux laissait vagabonder son esprit au gré du plaisir, et envoyait à l’autre le premier vocable qui pétillait le plus fort. Les « Tomate ! », « Camion ! » et autres « Salsepareille ! » étaient ponctués de grands éclats de rire. Gratuits. Légers. Spontanés.

Grâce à ce petit garçon qui me faisait miroir, je me suis souvenue…

Je me suis souvenue du plaisir joyeux et surpris que j’avais éprouvé, bien des années auparavant, en découvrant les libertés que s’octroyait Boris Vian avec le style littéraire et le vocabulaire…

 

Colin terminait sa toilette. Il s’était enveloppé, au sortir du bain, d’une ample serviette de tissu bouclé dont seuls ses jambes et son torse dépassaient. Il prit à l’étagère de verre le vaporisateur et pulvérisa l’huile fluide et odorante sur ses cheveux clairs. Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots. Colin reposa le peigne et, s’armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard. Il devait recommencer souvent, car elles repoussaient vite. Il alluma la petite lampe du miroir grossissant et s’en approcha pour vérifier l’état de son épiderme. Quelques comédons saillaient aux alentours des ailes du nez. En se voyant si laids dans le miroir grossissant, ils rentrèrent prestement sous la peau et, satisfait, Colin éteignit la lampe.
Boris Vian (1920-1959), L’Écume des jours (1947)

Je me suis souvenue de ces heures heureuses passées à la bibliothèque du lycée pour rédiger consciencieusement mes thèses, antithèses et synthèses, consultant les ouvrages de philosophie qui m’entouraient comme un cocon bienveillant.

Je me suis souvenue de ce jeu amusant auquel je m’adonnais adolescente : chaque semaine, au CDI du collège, la documentaliste publiait une liste de questions dont les réponses se trouvaient forcément dans un des livres de la grande pièce. Je furetais, cherchais, réfléchissais, menais l’enquête, jusqu’à apporter triomphalement la liste des réponses. Je gagnais alors le droit de choisir un livre sur la table dédiée, et je rapportais ce précieux butin dans ma tanière de jeune fille. La bibliothécaire avait trouvé en moi une complice, une élève de ce grand établissement, qui aimait les livres comme elle. Et même si j’étais la seule à jouer, rendant absurde l’idée même de ce concours, elle réitérait la semaine suivante, et je jouais encore…

Je me suis souvenue de ce repas, pris au milieu des couleurs criardes d’un restaurant chinois, au cours duquel un ami de ma soeur m’a reproché mon langage trop châtié auquel il ne comprenait rien. Pour la première fois, plutôt que de m’excuser, je l’ai regardé avec des larmes dans les yeux, et je lui ai dit : « J’en ai assez qu’on me reproche mon vocabulaire. Si je te parle comme ça, c’est parce que c’est ma langue natale, celle que j’ai apprise, sans savoir comment ni pourquoi. Je ne suis pas responsable du fait que tu prennes ça pour du mépris ou une attaque de ton identité. C’est comme si tu me reprochais de parler chinois. J’ai passé ma vie à m’adapter pour ressembler aux autres, pour ne pas employer un mot plus haut que l’autre afin de m’intégrer. C’est fini ! Si ces mots que j’aime te blessent, je n’y suis pour rien ! Ces mots existent dans le dictionnaire ! A toi de t’adapter aussi, ou de passer ta route si mon champ sémantique ne te convient pas ! »

Je me suis souvenue de ce temps où, transgressant les habitudes familiales, je me suis autorisée à goûter les Djian, Duras, Nauthomb, Houellebeck, Angot, faisant ainsi descendre de leur piédestal les Hugo et autres Proust qui m’avaient toujours été présentés comme les seuls écrivains légitimes.

Je me suis souvenue du jour où j’ai compris que le rapport au langage est intimement lié à la structure psychique d’une personne. Je venais de passer plusieurs heures à ergoter avec ma compagne qui se sentait inférieure à moi à cause des mots, et qui me le faisait payer cher. Chaque fois qu’elle le pouvait, elle se mettait à hurler sa révolte : « Mais qui donc a décidé que ce mot signifiait cela ? Pour moi, il veut dire autre chose, et si tu veux me comprendre, tu dois deviner ce que je ressens réellement derrière les mots !« . Pour elle, la langue était une prison, et elle, elle voulait être libre et comprise au-delà du symbole, dans sa chair et dans sa souffrance. Le langage est ce qui nous permet d’exister l’un face à l’autre dans nos identités respectives, mais elle, elle voulait que nous soyions jumelles et fusionnelles.

Et puis je me souviens maintenant de cette grande surprise, une fois passée l’illusion initiale, de découvrir que même parmi les surdoués il existe deux camps qui s’affrontent : les « intuitifs » et les « rationnels ». J’ai vite compris le camp qui m’étais assigné : celui des intellectuels, des logiciens, des « chiants », des raciocineurs, revivant une nouvelle fois le traumatisme de l’exclusion alors que je croyais avoir trouvé une « famille »…

J’ai du respect et de la compréhension pour ceux qui ne fonctionnent pas comme moi. Je suis capable de ressentir leur être au monde, fluide et libre, en contact direct avec l’énergie.

J’aimerais tellement que ce respect soit réciproque.

Ne vous est-il pas possible de comprendre que jouer avec le langage est pour moi source d’un plaisir intense, que cette joie n’est pas une offense à la vôtre ? Que votre monde et le mien peuvent cohabiter pour peu que vous m’acceptiez comme je suis ?
Tel le musicien qui nage dans les notes comme un poisson dans l’eau, tel le mathématicien qui s’émerveille de la beauté des chiffres, ne vous est-il pas possible d’accepter que, même si elle ne prend pas la forme d’une chanson ou d’un poème, ma musique à moi c’est la langue ? Les mots ont une vie autonome, un goût, une texture, un mouvement. Ils sont poilus, piquants, ondulants, acides, lourds, affutés, scintillants, sucrés,… Ils m’aident à dire, à communiquer, à ressentir, à me souvenir, là où les émotions et les instincts m’ont été interdits. Ils ont été mon ouverture sur le monde, et ma seule chance de rester vivante…

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1 Comment

  1. cathychi28

    Bonjour,
    A le plaisir infini des mots, du plus abscons, au plus simple, ils ouvrent des portes merveilleuses sur le savoir. Mais peuvent aussi blesser par des paroles. Mots divin qui nous permettent d’exprimer nos idées, nos pensées, nos sentiments. Mots scientifiques qui nous ouvre les portes de mondes complexes et fascinant. Plus notre vocabulaire est riche, plus il nous apporte. Mais dans la vie de tout les jours, en dehors de nos lectures, études ou de nos écrit ou encore dans des sphère scientifique, il faut employer des mots simple à la portée de chaqu’un pour bien communiquer avec autrui.
    En tout cas ton article est très intéressant.
    Cordialement Cathychi28

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