tree_knot_by_chuckyoufarlie

« On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. »
Kant

Accepter ce qui est ambigu, le regarder tel qu’il est, sans vouloir l’amputer pour le ranger dans nos catégories préfabriquées.

Accepter de ne pas savoir, sans faire appel aux préjugés et aux généralisations abusives.

Accepter l’imprévisible, sans vouloir contrôler le cours des choses, sans vouloir faire des prévisions stériles.

Plus généralement, il s’agit d’accepter l’incertitude, c’est à dire accepter d’être face à une information dégradée, absente ou qui ne rentre pas dans nos catégories préexistantes.

Cette acceptation n’est pas passive. Elle s’accompagne au contraire d’une curiosité face à l’inconnu, de compléments d’enquêtes, d’un comportement souple et agile, sans conclusions hâtives.

Cela nous pousse à singulariser les choses et les êtres. Ce n’est plus UN arbre, comme j’en ai vu tant de fois, c’est CET arbre, avec l’expérience que j’en ai, là, maintenant. Je ne dialogue plus avec ma tête qui me dit : « tu connais déjà, inutile de voir de plus près », je dialogue avec la réalité.

Cela nous pousse à la tolérance envers les autres. Je ne vois plus un hippie, avec les préjugés qu’on peut avoir, je vois cette personne, qui redevient inconnue à mes yeux, ouvrant ainsi une porte vers la curiosité à l’autre.

Certains appelleront ça de l’ouverture d’esprit, de la tolérance. Et si c’était plus que ça ? Et si c’était une composante essentielle de l’intelligence ?

Cela peut sembler contre-intuitif, tant on rapproche l’intelligence des capacités de calcul. Mais la réalité semble plus subtile : être intelligent, c’est résister à la tentation des mauvais calculs, au sens large. Olivier Houdé vient nous apporter un élément de réponse à ce sujet dans son livre Apprendre à résister (Ed. Le Pommier , 2014).

Montrez 2 lignes de 6 objets à un enfant de 4-5 ans, l’une étant plus étalée que l’autre. L’enfant dira que la plus longue contient le plus d’objets. Piaget en avait déduit que l’enfant n’avait pas acquis le concept de nombre à cet âge là. Erreur, on s’est rendu compte que le sens du nombre est plus précoce encore (3-4 ans). Mais alors pourquoi l’enfant se trompe-t-il ?

Le problème est que l’enfant n’arrive pas à inhiber le raccourci de pensée : plus long veut dire plus d’objets. L’enfant arrive à résoudre le problème lorsqu’il arrive à inhiber ce raccourci, vers 6-7 ans.

De manière plus générale, Houdé a montré qu’il y avait une corrélation directe entre QI et capacité d’inhibition de nos raccourcis mentaux. Tout se passe comme s’il y avait 3 processeurs mentaux : un qui prend les raccourcis, un qui pense intelligemment et un dernier qui arbitre.

On peut donc inhiber nos calculs défectueux, notre tendance à déformer, à faire entrer dans des catégories connues. Cela peut même devenir une passion, car l’ambigu, l’inclassable, le différent, le bizarre nous enrichissent ; l’imprévisible nous connecte au présent ; chaque chose, chaque être, chaque expérience peut redevenir unique. Cela nous ouvre les portes de la tolérance, voire tout simplement de l’entente. Et qui sait, l’entente peut se transformer en rencontre…

Crédit photo : chuckyoufarlie3