Elle a divorcé parce qu’elle n’était pas heureuse. Elle a débarqué seule dans cette grande maison vide, sans avoir rien emporté.
La garde alternée la prive désormais de ses enfants une semaine sur deux. L’ex-mari les prend au bout de la rue, ils ne se croisent plus jamais. Alors elle passe ses journées les yeux rivés sur ses fourneaux : brioches, yaourts, lasagnes… Puis quand vient l’heure du repas, elle s’assied seule dans le petit canapé rouge, et pleure doucement.

 

Elle fait 120 kilos et fait peur à tout le quartier quand elle court le bras levé derrière ses enfants en hurlant des insultes.
Quand ils sont à l’école, elle brique et fait reluire toute la maison, encore et toujours. Pour ne pas trop s’ennuyer, elle a acheté un molosse d’un mètre dix au garrot qu’elle engueule copieusement dès que l’occasion se présente.
Quand elle a dit qu’elle voulait reprendre un travail, son mari lui a mis une mandale. Alors elle continue comme ça…

 

C’est une toute petite femme enfant anorexique aux longs cheveux blonds. Elle porte des pantalons militaires et des blousons de cuir. A peine 20 ans, et déjà deux enfants en bas âge dont il faut s’occuper. Ils sont le centre de son petit univers. Quand elle s’ennuie trop, elle pose doucement le bébé dans la poussette, donne le doudou à la plus grande, et vient taper à la porte de la voisine. Aujourd’hui, elles iront acheter quelques débardeurs « Made In China » au marché…

 

Ce matin elle a trouvé dans le canapé le morceau de stylo en plastique dont se sert son mari pour les rails de coke. Elle s’en doutait déjà, mais maintenant elle est sûre. Voilà pourquoi il ne fait plus que les insulter elle et ses enfants, toujours en manque, plus jamais tendre. Elle le fout dehors régulièrement, mais dès qu’il est parti, elle le harcèle de coups de téléphone et de SMS pour savoir où il est. Elle est terrorisée : comment va-t-elle faire avec ses quatre marmots ?

 

Son nouveau compagnon est un gars sérieux cette fois. Il a ouvert un petit garage automobile et s’occupe bien d’elle. Mais il tient à sa liberté, alors il ne vient dormir que quelques soirs par semaine et refuse de s’installer dans le quartier. Alors pour le voir plus souvent, elle a lâché son boulot et va lui donner un coup de main pour remplir les cartes grises. Le reste du temps, en attendant qu’il rentre, elle promène tristement son petit chien blanc en forme de saucisson.

 

Ca fait trois ans qu’il ne l’a plus touchée, que toute marque de tendresse a disparu, si tant est qu’il y en ait eu auparavant. Elle dans la chambre, lui dans le canapé, ils cohabitent silencieusement, résignés. Au début, elle croyait encore au miracle, quémandait parfois un baiser. Mais elle a dû se rendre à l’évidence et ne demande plus rien. Ca fait des années qu’elle n’a plus travaillé. Si elle s’en va, c’est RSA et chambre de bonne. Alors elle reste là, faute de mieux.

 

Toujours tirée à quatre épingles, elle veut se montrer digne de son mari cadre moyen dans l’usine qui fait vivre tout le canton. Elle salue à peine les voisines, de peur d’être contaminée par la misère sociale.
Elle est la seule de la rue à posséder sa propre voiture, alors le dimanche, elle la frotte fièrement pour la faire briller. Sa petite fille est habillée comme une poupée et n’a pas le droit d’aller jouer avec les autres enfants du quartier, trop sales et trop violents.

 

Elle a atterri là par hasard. Une seule chose lui importait du fin fond de son burn-out : se rapprocher de sa maman pour ne pas perdre tout à fait pied. Depuis qu’elle va un peu mieux, elle ouvre doucement les yeux sur cette rue de malheur et sur ses habitantes. Comme la terrasse où elle fume ses cigarettes n’est pas fermée, elle a fini par se lier d’amitié avec toutes ces femmes qui ne se font pas prier pour se confier. Elle se sent impuissante, alors elle écrit des portraits.

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Illustration :  Somain – Corons De Sessevalle sur la Route de Rieulay – JÄNNICK Jérémy – Wikimedia  Commons