Image au microscope de flocons de neige

Image au microscope de flocons de neige

Je me trouve dans une ville inconnue qui ressemble à Mexico. Les gens cependant y ont une attitude étrange qui ne correspond pas au pannel d’émotions-réactions classique des humains en général, même à Mexico. De plus, je connais vraiment Mexico et je sais que toutes ces attitudes semblent fausses, surjouées, dangereuses. Je sens que je suis passée dans une réalité autre mais je ne dispose d’aucun élément me permettant de le prouver, de le comprendre mieux, de l’analyser à froid, d’en sortir. Je remets à plus tard la résolution de ce mystère tout en gardant présent à l’esprit que ce monde est dangereux, beaucoup plus que le vrai qui est déjà pas mal dans le genre.
Je me retrouve dans un groupe de personnes visitant un chantier de fouilles. Une équipe d’archéologue a exhumé un temple qui a les caractéristiques d’un temple grec, ce qui paraît inouï en ces lieux. Sans faire bien attention, je me déplace avec les autres membres du groupe sur un sol boueux au milieu duquel j’identifie à haute voix un naos-pronaos, des colonnes doriques, des chapiteaux ioniques. Je plaisante en m’exclamant qu’il n’y manque plus que du corinthien pour avoir un vrai catalogue du style grec à diverses époques avant de me rendre compte que je suis filmée par une vieille dame aux cheveux ondulés gris qui boit mes paroles. Je réalise alors que les soi-disant archéologues sont en réalité ignorants et je m’échappe, perplexe.

 

Naos dans le temple d'Apollon Epicourios de Bassae
Naos dans le temple d’Apollon Epicourios de Bassae. Source : Wikipedia

Je traverse le chantier, aboutit à une avenue très large, suis de suite assourdie par le vacarme d’une circulation folle et tente de traverser au péril de ma vie. J’atteins un immeuble, m’échine sur l’interphone, on finit par m’ouvrir. Là, rebelote, je tombe sur des gens étranges, des Marocaines en mlaaf, avec Khadija ma monumentale voisine qui tente de me convaincre d’en acheter une. Elle me montre la boutique dans l’immeuble qui en fait s’étire au point de devenir ruelle avec boutiques et logements en rez-de-chaussée. Des enfants y jouent et je reconnais le mien, parfaitement à l’aise et intégré dans ce milieu, il joue avec Mouhad, le petit voisin. Des gens tentent de m’entraîner vers un lac d’eau sombre et je sais aussitôt que c’est le lac de l’oubli. Je me rassure en me disant que mon fils qui a peur de l’eau n’y entrera jamais, qu’il est protégé par la voisine qui l’adore, que je reviendrai le chercher plus tard s’il s’avère qu’il est vraiment qui il semble être. Car on dirait un artefact.

 

Femmes en mlaaf

Femmes en mlaaf source :pointsdecerise.canalblog.com

Mais dans l’immédiat, je dois partir avant qu’on ne m’entraîne dans ce lac malgré moi. Et déjà des forces se mettent en place pour m’y obliger. Je fuis à nouveau, sors de l’immeuble en courant sans prendre le thé marocain qu’on m‘offre. Je comprends à ce moment qu’il suffit que je pense à un lieu comme si dans ma tête se trouvait vraiment l’endroit aussi précis que dans ce faux réel, pour que je m’y trouve téléportée et ça me fait remonter en un éclair, ruelle-boutique, escalier, appartement et finalement sortie d’immeuble. Cela demande une très forte concentration pour susciter une image aussi précise mais j’y arrive. La traversée de l’avenue est à nouveau folle mais je finis par obliger un taxi coccinelle rouge à s’arrêter. Il le fait en coupant la route à un bus vert gigantesque qui klaxonne comme un perdu. Il lui rase les pare-chocs. Le chauffeur a ce regard de drogué qu’ont souvent les conducteurs de taxi dans tous les pays du monde. Je m’y engouffre malgré ça et lui demande en espagnol s’il parle français. Il répond oui. Il finit par démarrer et se débrouille bien en zigzagant dans la marée automobile. Je lui dis que je cherche le domicile de Pablo Picasso, je n’ai pas l’adresse. Il roule au hasard, m’amène dans un terrain vague le regard concupiscent mais je me fâche et le menace. Je me sers à nouveau de la pensée modifiant la réalité en lui envoyant mentalement l’image d’un Picasso furieux s’il me faisait du mal. Le regard brûlant cerné de khôl du peintre le terrorise et il m’y conduit directement, implorant ma pitié.

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source : cahierjosephine.canalblog.com

 

Dès que je suis chez Pablo Picasso, je sais que tout ce que je viens de vivre n’était pas vrai, même si la vielle dame aux cheveux gris tente de faire intrusion dans mon mental pour m’obliger à revenir vers elle afin de parler du temple grec devant les caméras de la télé de ce pays de dingue. Cela me rassure pour mon fils et je repousse la vieille. Puis j’affronte ce fameux regard du peintre qui vient m’ouvrir. C’est une lutte muette mais j‘entre et je m’installe chez lui. Je fais en sorte de mater la curiosité qui l’anime en réglant mon mental sur la vibration correspondant à « j’ai toujours été là, sous ce toit et alors ? ». Ce n’est pas un adversaire facile et il me conduit à contrecoeur dans la pièce où se trouve Jacqueline, laquelle s’affole aussitôt. Je lui dis de multiples façons, en mots et en vibration, de cesser d’avoir peur mais c’est difficile, elle vit dans cette émotion depuis si longtemps. Je comprends que le peintre se nourrit de cette peur et qu’ils ont trouvé un modus vivendi tous deux, elle émettant lui dévorant. Je ne cherche pas à corriger cette peur trop ancrée en elle mais juste à lui faire comprendre que je ne dois pas faire partie du schéma. Elle finit par l’admettre et me conduit à mes appartements après m’avoir fait du thé. Je vérifie auprès d’une colombe encagée qu’il n’est pas empoisonné. Je le fais calmement alors que Jacqueline est effarée. Puis je reste chez moi, dans cet appartement constitué d’une chambre et d’une salle de bains, sans plus déranger le peintre ni sa proie. Au bout de quelques jours, il vient poser des questions, qu’est-ce que je fais là ? Vais-je poser pour lui ? Il tente de me ferrer mais ma pensée est équivalente en fréquence. Il reste perplexe. Je lui dis que je vais simplement être là parce que je ne veux pas parler d’un temple grec à la télé et il rit. Ce n’est pas pour autant qu’il baisse la garde. S’il n’était pas aussi sûr de lui, il me craindrait.
Alors il laisse apparaître un soupçon de contrariété qui n’est pas lié à moi. Mon empathie le ressent et du coup je lui demande ce qui ne va pas. « Morandi va venir et je ne parle pas italien ». La venue même de Morandi le dérange, il considère leurs peintures comme opposées et l’émotion ténue faite de grâce que Morandi réussit à insuffler à ses toiles le dérange. Cela lui fait d’autant plus sentir que ses propres constructions sont basées sur le mental, l’intellect, sur une perfection froide qui surprend plus par son originalité, sa nouveauté, sa déconstruction de codes établis que par l’émotion, et cela même sur le plan chromatique. Il comprend que Morandi travaille d’après une palette réduite qui n’est pas si loin de la sienne par moments et pourtant la lumière créée par l’italien tremble alors que la sienne produit un éclat que lui-même juge froid.

 

G. Morandi, Nature morte, 1960

G. Morandi, Nature morte, 1960 source : www.mart.tn.it

Ça l’agace. Et il ne parle pas italien. Je propose de servir d’interprète. Il saute aussitôt sur l’occasion pour tenter de passer mon bouclier, tel un troja, en demandant pourquoi je parle cette langue dans un pays hispanophone, mais je lui oppose une fin de non recevoir ; expliquer comment et pourquoi serait si long lui dis-je, qu’il en serait agacé dès la deuxième phrase. Il renonce. Ce sont plutôt tous ces renoncements qui l’agacent depuis que je suis apparue et il commence à me craindre. Je l’entends penser que je suis peut-être venue sauver Jacqueline, je lui réponds par la pensée que je la lui laisse. A nouveau, il me balance son regard noir si intense, très profond, qui fouille et extirpe sa matière au fond des humains qui ont le malheur d’exister sous ce regard. Mais je lui projette une sorte de mur derrière les orbites qui ne lui permet pas de passer. Je ne cherche pas à me protéger, à ériger un mur entre lui et moi ou bien à ma périphérie, je vais à la sienne, sous la première couche. Il ne s’en rend pas compte et je savoure ma victoire. « Bon on y va ? » « Oui allons voir Morandi qui attend peut-être déjà dans mon atelier ».

Je me réveille.