Elle fait 90 kilos et a des crocs de 3 centimètres. Mais c’est une jeune chienne, alors elle se croit encore toute petite. Et puis il faut dire que la mastodonte qui lui hurle dessus toute la journée ne fait rien pour qu’elle se croit impressionnante. Elle tourne en rond toute la journée sur sa terrasse clôturée de 15 mètres carrés. Parfois, quand ça gueule à côté, elle peut aboyer un peu sans que personne ne lui dise rien. Rares moments de répit entre deux siestes moroses.

 

Elle traîne son gros ventre le long du grillage. C’est la troisième portée de sa jeune vie de chatte grise. Elle irait bien se reposer sur sa terrasse, mais depuis qu’ils lui ont collé un gros dogue blanc, elle n’est plus chez elle. Il y a bien la voisine. En miaulant un peu, elle arrive parfois à lui faire ouvrir sa porte. Un peu de thon, de l’eau fraîche, c’est toujours ça de pris. Mais ça ne marche pas à tous les coups. Trop aléatoire pour envisager de mettre bas chez elle.

 

A force d’expériences aléatoires, elle a choisi la meilleure terrasse de la rue : pas de ménage à grandes eaux, de coups de balais ou de piétinements de petits d’homme. Quelques plantes vertes, des étagères, une table en fer forgé, exactement ce qu’il faut pour tisser des toiles aussi admirables qu’éphémères. Il a plu hier soir. Cent fois sur le métier tu remettras l’ouvrage. Il faut juste faire attention à ne pas s’installer trop près du cendrier. Le paradis pour une araignée.

 

La vie est simple pour ce petit chien format 16/9ème. Un bon petit panier moelleux, des croquettes qui changent de goût toutes les semaines, et quatre fois par jour, une petite balade tranquille avec Madame, Monsieur, ou Mademoiselle, c’est selon. Il trottine sereinement, le nez au vent ou collé dans la poussière, pour lire les nouvelles des copains et des copines dans les pipi-pouets. Et selon l’humeur, il répond en levant doctement sa petite patte arrière boudinée. Peinard.

 

C’est le caïd du quartier. Il roule des mécaniques et souffle à la truffe de tout égaré qui ose ne pas s’écarter de son chemin. Bête noire des ménagères, il marque tout ce qui bouge pour bien faire savoir aux gueux qu’il est partout chez lui. Ce n’est pas compliqué, tous les chatons de la rue sont roux, comme lui. Aucune demoiselle ne lui résiste, et ce n’est pas ça qui manque ici. Alors franchement, l’avoir appelé Mimine, il a toujours trouvé que c’était d’un ridicule achevé.

 

C’est bien le seul animal de la rue qui ne se carapate pas quand il voit arriver les nuées de gamins. Au contraire. Il gonfle son jabot, étend ses ailes bien larges, et cacarde un bon coup pour signifier qu’il est le plus fort et pour protéger son troupeau d’oies. Le canal grisâtre est son domaine incontesté mais régulièrement, il emmène dignement toutes ces dames pour une promenade en ville, histoire de se dégourdir un peu les palmes et de glaner quelques morceaux de pain dur.

 

Prudente comme le chat, fidèle comme le chien, patiente comme l’araignée, et même parfois fanfaronne comme le jars. Triste comme la voisine, perdue comme le voisin, hyperactive comme le gamin, mais toujours émerveillée comme la petite fille.

Pour cette vie-ci, on l’a catapultée dans une peau d’être humain de sexe féminin, mais au fond, elle sait bien qu’elle a un peu de tous et de toutes en elle.

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