L’espèce d’espace de l’infiniment petit me donne le vertige, ce vertige abyssal dans lequel se perdre et qu’expérimente La petite Alice de Lewis Caroll (et sa photo aux cheveux à la Louise Brooks me fixe gravement).

Alice Lidell, source : Wikimedia Commons

Alice Lidell, source : Wikimedia Commons

Le vertige des atomes dans lequel se balade Alice est pour moi bien plus fort que celui des grosses planètes, et c’est pourquoi je partage ici cette émission de France Culture sur le vide, qui n’existe pas(1)http://www.franceculture.fr/emission-la … 2014-11-01.

« De l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge, on s’est furieusement bagarré à propos de l’existence du vide, jusqu’à aboutir à la fameuse formule de Roger Bacon : « La nature a horreur du vide ». Prise trop au sérieux, cette phrase a même conduit à envisager l’horreur du vide comme une véritable force capable d’agir sur les objets : ainsi, au Moyen Âge, on croyait – à tort – que l’eau, comme tous les autres corps, se contracte quand elle devient solide, autrement dit que la glace occupe moins de volume que l’eau liquide ; on interprétait donc le fait qu’une bouteille d’eau se casse sous l’effet du gèle en disant que la nature préfère briser la bouteille plutôt que de laisser du vide se former à l’intérieur… Pour résumer cette conception du vide, Gaston Bachelard avait trouvé une jolie formule : « le vide est un facteur d’anéantissement apportant dans toute substance la contagion de son néant »(2)Gaston Bachelard, Les Intuitions atomistiques (Essai de classification), Paris, Vrin, 1975, p. 36.

De nos jours, on définit plutôt le vide comme étant ce qui reste dans un récipient après qu’on en tout extrait. Cette définition est toutefois problématique. Pourquoi ? Parce que si le vide existe, c’est qu’il n’est pas rien, c’est qu’il est quelque chose de particulier, mais curieusement, ce “ quelque chose de particulier ” qu’il est ne doit pas être enlevé quand on fait le vide sous peine de faire du vide en question un pur néant qu’il ne peut pas être puisqu’on vient de dire qu’il était quelque chose… En clair, pour faire le vide, il faut tout enlever, absolument tout, sauf le vide…

D’où la question : que doit-on inclure dans ce « tout » qu’on enlève ? Doit-on considérer, par exemple, que l’espace ne fait pas partie du vide et qu’on peut donc l’enlever ? Ou bien doit-on considérer que l’espace est un élément du vide ? Descartes faisait remarquer que nous qualifions de vide une cruche qui contient de l’air sous prétexte qu’elle est faite pour contenir de l’eau et non de l’air. Nous la disons vide alors même qu’elle n’est pas vide puisqu’elle contient de l’air…
On voit par là que pour dire ce qu’est le « vide », il faut pouvoir définir ce que l’on enlève. Je peux (en principe) encore ôter l’air que contient la cruche, laissant subsister cette dernière en tant que contenant. Si j’enlève la cruche, il subsiste encore un lieu, un espace. Où dois-je m’arrêter ? Où se termine la panoplie des objets que je dois ôter pour réaliser le vide ? »

L’infiniment petit et le vide, selon moi, se télescopent dans la mesure où ce que nous ressentons comme le vide est en fait constitué d’une somme de microparticules organisées selon leur loi propre. Lesquels débouchent à leur tour sur d’autres mondes autogérés en spirale. Et ça grouille ! En ce sens, cela rejoint pleinement l’écriture d’un Claude Simon parlant de « la vie [qui] reprend sa superbe et altière indépendance, redevient ce foisonnement désordonné, sans commencement ni fin, ni ordre ”.

Dans Le Vent, une épigraphe de Valéry nous invite ainsi à comprendre la vie : “ Deux dangers ne cessent de menacer le monde, l’ordre et le désordre. ”

Or, la vision fantasmée que j’ai du « soi-disant » vide, si l’on pouvait visualiser de quoi est il fait, est précisément celle d’un désordre inouï, d’un bordel innommable, qui finit par se structurer et trouver sa logique propre.

Si nos yeux étaient munis de microscopes électroniques à transmission(3)Le microscope électronique à transmission : http://www.mssmat.ecp.fr/mssmat/moyens/microscopie/principes/moyens_microscope_electronique_a_transmission, grâce à d’ultra performantes google glasses par exemple, on se vivrait comme des géants agressés de toutes parts. Nous sommes de fragiles Titans.

Le vide comme « entre-deux » des formes que l’œil perçoit est un concept très reposant, une illusion de l’esprit soutenue par un confort visuel d’aveugle qui permet d’échapper au malaise de la réalité. Cet « entre-deux » des choses ne grouille fort heureusement pas à l’œil nu.
Car qui aimerait l’idée d’un monde rempli à ras bord d’une infinité de petites choses vivantes, mouvantes, infatigables, tendues vers leur inextinguible volonté ?

Si l’on prenait tous vraiment conscience que le  vide primaire contient tout de même encore 10 millions de milliards de molécules pour 1 cm3,  ne ressentirions-nous pas comme un vague malaise ? Alors que dans le vide interstellaire, entre les étoiles, loin de tout objet céleste, la pression n’est d’environ que d’un (1 !) atome par cm3, chose que l’homme n’a jamais réussi à atteindre sur Terre. Infiniment plus confortable…(4)Le vide primaire est défini par une pression de l’ordre de 100 pascals (soit mille fois moindre que la pression atmosphérique). Voir l’excellent article publié ici : http://lasciencepourtous.cafe-sciences.org/articles/le-vide/

Et pourtant, dans ce monde fourmillant, il faut savoir s’y mouvoir, et avec la plus grande fluidité, tel ces piétons sur les trottoirs new-yorkais.

Ils se croisent harmonieusement bien que répartis en foules compactes parce que chacun sait comment bouger au cœur de la multitude.

Quand l’histoire de l’art a illustré cette tendance, l’horror vacui en panique face au vide, on voit que chaque élément trouve sa place selon une logique que l’œil accepte tout de suite, même s’il peine face à la saturation du support. Il faut dire que le support est statique.

Mosquée de Shiraz, Iran

Nasir-Ol-Molk, Mosquée de Shiraz, Iran(5)This image was originally posted to Flickr by dynamosquito at http://flickr.com/photos/25182210@N07/2431018267. It was reviewed on 22 April 2008 by theFlickreviewR robot and was confirmed to be licensed under the terms of the cc-by-sa-2.0. http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nasr_ol_Molk_mosque_vault_ceiling_2.jpg

Cathédrale de Tolède

Cathédrale de Tolède(6)http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Transparente_of_Toledo_Cathedral_04.jpg

Voici donc, pour le plaisir des yeux, un troisième exemple venu du Mali contemporain :

omar-victor-diop_01-1024x1024

Omar Viktor Diop – AMINATA FAYE – Model

Crédit photo : Omar Victor Diop(7)http://www.omarviktor.com/#!copy-of-the-studio-of-vanities/c128k/c128k/i0wxb
Et http://www.ourageis13.com/posts/omar-victor-diop-photographe-senegalais/

 

Là encore, l’oeil sature mais accepte, charmé, parce que le modèle reste enclos dans l’espace qui lui est imparti.

Mais dans la vie du « vide », ça ne reste pas en place, loin de là. Chaque élément recompose son schéma sur la toile de fond de l’espace qui nous entoure à tout instant et des infinités de compositions idéales se meuvent et se refaçonnent sans cesse. C’est pourquoi, face à tant de volonté obstinée, que représente notre malheureux Gnothi seauton, notre « connais toi toi-même » ? N’est-il pas infiniment plus intéressant de savoir se mouvoir dans nos espaces définis à l’instar des myriades de micro-choses investissant le « vide » ? Savoir bouger et faire bouger nos cellules, n’est-ce pas ce que nous faisons par la pensée, avec nos doigts bougeant sur nos claviers qui font valser les idées ?

Et si je pense à tout cela, c’est grâce aux Encres de Michaux qui l’illustrent  si judicieusement :

michaux

Henri Michaux, Encre, 1967 Photo Copyleft Kaléïdoblog

Enfin, je vous offre une ou deux images de tableaux d’un peintre que je respecte infiniment, parce qu’il s’est posé de manière très aiguë ces mêmes questions sur le vide : le grand Giorgio Morandi.(8)https://www.youtube.com/watch?v=nvfH7OW8BW8#t=140 ce travail sur le vide st illustré dans la vidéo à partir de 1′ 54 », soit vers la période correspondant à la fin des années 50.

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Giorgio Morandi: ‘Natura Morta’ (1955)
huile sur toile (25,5×40,5cm)
Copyright: Giorgio Morandi – SIAE, 2012(9)Source pour cette image http://www.visualia.nl/2013/09/991-een-vorm-van-meditatie/

Giorgio Morandi dispose ses éléments de façon à mettre en évidence l’espace situé entre deux objets et étudie cet espace comme un sujet. Et ce au point que « l’entre deux des choses » acquiert autant de consistance que les objets étudiés. Sans fond il n’est pas possible de mettre un sujet en relief mais quand c’est le fond lui-même qui devient relief on aboutit à des constructions dont la majesté n’a rien à envier aux plus grandes cathédrales.

Giorgio Morandi utilise toujours la même composition, un ensemble de bouteilles, des bidons, parfois un compotier, pour illustrer son propos. Traitées dans une gamme chromatique très douce directement inspirée de celle de Giotto, il travaille son sujet dans des teintes nobles baignées d’une lumière censée aider à la révélation de cet espace magique.

Dans ces « natures mortes », on voit les objets vibrer, si bien que Morandi semble vouloir mettre en évidence non seulement ces divins interstices à la vie foisonnante, mais encore l’effet Casimir, une des propriétés les plus curieuses du vide quantique.

Je cite ici Wikipédia : « lorsque le vide est réalisé entre deux plaques conductrices, et en l’absence de toute contrainte mécanique externe, une pression est exercée sur les plaques dont la valeur dépend de la géométrie particulière du système. Cet effet est expliqué dans le cadre de la théorie quantique des champs qui affirme que la notion de vide dépend de la géométrie. Ainsi le vide enfermé entre les deux plaques conductrices possède une densité d’énergie différente du vide extérieur à l’enceinte. Cette différence de densité d’énergie a pour conséquence directe l’apparition d’une force mécanique exercée sur l’interface séparant les deux milieux. »(10)http://fr.wikipedia.org/wiki/Vide

Cet effet, nous explique Benjamin Bradu,  Ingénieur au CERN, sur son blog(11)Et donc je renvoie à nouveau à l’article sur le vide paru sur le blog « la science pour tous » : http://lasciencepourtous.cafe-sciences.org/articles/le-vide/, est directement lié aux énergies du vide quantique et a été observé un grand nombre de fois en laboratoire. Comme quoi le vide n’est jamais vide !

Parfois, quand l’atmosphère saturée d’humidité est très épaisse, comme cela arrive quelquefois lorsque l’on vit en bord d’océan, on peut les voir à l’œil nu, ces myriades de particules saturant l’air. Je me dis que ce sont elles qui m’effleurent le duvet des bras quand l’air est doux au point qu’il caresse jusqu’à l’âme. Ce sont des moments précieux et courts où elles me font l’honneur d’interagir pour exalter mes sens.

Et quand je vois un échantillon de l’œuvre de YaYoi Kusama, je me dis  que elle, elle les voit tout le temps et que c’est ce qu’elle cherche à transcrire de manière totalement obsessionnelle(12) http://www.bbc.co.uk/programmes/b04gvb88

YAyoi Kusama installation

Ici l’installation The obliteration Room a duré deux semaines et se déroulait au GOMA Gallery of Modern Art, de Brisbane, en Australie. Ce sont des milliers d’autocollants qui ont été distribués par l’artiste pour recouvrir l’ensemble d’une salle qui était au départ entièrement blanche(13)http://www.minutebuzz.com/2012/01/02/yayoi-kusama-continue-de-samuser-avec-les-pois/

images (1)

Yayoi Kusama au Centre Pompidou, janvier 2012.(14)Le site officiel de Yayoi Kusama : http://www.yayoi-kusama.jp/e/goods/index.html

Références   [ + ]

1. http://www.franceculture.fr/emission-la … 2014-11-01
2. Gaston Bachelard, Les Intuitions atomistiques (Essai de classification), Paris, Vrin, 1975, p. 36.
3. Le microscope électronique à transmission : http://www.mssmat.ecp.fr/mssmat/moyens/microscopie/principes/moyens_microscope_electronique_a_transmission
4. Le vide primaire est défini par une pression de l’ordre de 100 pascals (soit mille fois moindre que la pression atmosphérique). Voir l’excellent article publié ici : http://lasciencepourtous.cafe-sciences.org/articles/le-vide/
5. This image was originally posted to Flickr by dynamosquito at http://flickr.com/photos/25182210@N07/2431018267. It was reviewed on 22 April 2008 by theFlickreviewR robot and was confirmed to be licensed under the terms of the cc-by-sa-2.0. http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nasr_ol_Molk_mosque_vault_ceiling_2.jpg
6. http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Transparente_of_Toledo_Cathedral_04.jpg
7. http://www.omarviktor.com/#!copy-of-the-studio-of-vanities/c128k/c128k/i0wxb
Et http://www.ourageis13.com/posts/omar-victor-diop-photographe-senegalais/
8. https://www.youtube.com/watch?v=nvfH7OW8BW8#t=140 ce travail sur le vide st illustré dans la vidéo à partir de 1′ 54 », soit vers la période correspondant à la fin des années 50.
9. Source pour cette image http://www.visualia.nl/2013/09/991-een-vorm-van-meditatie/
10. http://fr.wikipedia.org/wiki/Vide
11. Et donc je renvoie à nouveau à l’article sur le vide paru sur le blog « la science pour tous » : http://lasciencepourtous.cafe-sciences.org/articles/le-vide/
12.  http://www.bbc.co.uk/programmes/b04gvb88
13. http://www.minutebuzz.com/2012/01/02/yayoi-kusama-continue-de-samuser-avec-les-pois/
14. Le site officiel de Yayoi Kusama : http://www.yayoi-kusama.jp/e/goods/index.html