Jeudi soir, c’était le jour de la réunion d’information des classes internationales pour les parents au futur collège de mon fils.

Il est situé à gauche du transept d’une imposante église, un énorme morceau d’architecture en briques rouges. L’ambiance générale de ce coin de la ville est la plongée dans l’histoire, la vie intense d’un quartier très vivant, la beauté.

Lorsque je suis arrivée dans la salle, j’ai eu un choc. J’ai découvert brutalement que j’allais être confrontée à ce type d’ambiance qui sont pour moi très difficiles à supporter : un monde fou dans une grande pièce de cantine, des hommes et des femmes assis alors que je suis debout et ne trouverai pas de place, du bruit, des lumières crues, les regards de plusieurs personnes, pas forcément avenants, braqués sur moi. L’horreur. Je me suis avancée courageusement pour passer derrière une rangée de ces messieurs habillés bourgeoisement. La tonsure garnie d’une couronne de cheveux blancs plantés en touffes de l’un d’entre eux m’a agressée d’une odeur de parfum trop boisé. J’ai fui un peu plus loin, près d’une très belle enfant de douze ans environ, au regard pur et aux longs cheveux bouclés. Son tee-shirt noir constellé de points brillants m’a aussitôt fait penser aux trouées lumineuses des constellations. Je suis restée là, calmée.

A la suite de la présentation du directeur du collège et aux questions que posaient les parents, il est rapidement devenu évident que tous espéraient que leurs enfants pourraient intégrer ces classes internationales parce qu’elles étaient le plus sûr moyen d’accéder aux lycées les plus côtés. Ceux où l’on prépare Khâgne et les classes préparatoires aux grandes écoles. Le directeur cachait mal sa fierté de pouvoir nous annoncer que cela devenait possible en passant par chez lui. Que son collège représentait un des moyens de contourner la problématique de la sectorisation. Un frémissement d’approbation accueillait ses paroles, des mères de famille ne cachaient plus leur excitation.

Je suis au milieu, mes motivations font de moi une personne spectaculairement isolée dans cette marée humaine mais je suis la seule à le savoir et j’ai l’impression, malgré ma grippe et cette fièvre qui m’amenuise, que mon sang bouillonne plus fort, plus rouge, que mes cheveux sont plus noirs et mes yeux plus intenses. Ces gens me font pour la plupart l’effet d’êtres éreintés, en fin de course d’une histoire qui dure depuis deux siècles. Il me semble que leur sang s’est appauvri au point que leurs cheveux sont clairsemés, leur teint pâle et que presque tous portent des lunettes. Beaucoup sont des clones aux visages carrés, leur expression arbore des certitudes et une bienveillance de bon aloi. Bien sûr, ils ne sont pas tous comme ça, je repère quelques égarés au teint lourd, mal coiffés ou bien des Espagnols plus gais, des Africains et des Asiatiques plus neutres, mais c’est la dominante. Ils sont très attentifs, prennent des notes, s’inquiètent ouvertement de la difficulté des examens d’entrée. Je finis par me lasser et cesse de prendre des notes pour dessiner une autre enfant aux boucles souples, au nez fin, qui s’applique sur son cahier de jeux en tirant un bout de langue rose. De toute façon, je n’apprends ici presque rien parce que j’ai déjà tout lu sur leur site avant de venir. Une phrase toutefois me fait dresser l’oreille, il est question de possibilité de choisir le latin en 5ème pour la section d’espagnol. C’est le moment que choisit la foule pour relâcher son attention et se laisser aller à un joyeux brouhaha, certains commencent à reboutonner leur manteau, d’autres s’interpellent avec et air contraint et poli qu’ils ont tous. Je me dis que j’ai mal choisi mon moment pour être enfin intéressée. J’ai toujours eu du mal à me faire entendre dans la foule, ma voix n’est pas très forte et en plus je suis grippée, la gorge gonflée. Mais je décide de me lancer, ma vie en ce moment n’est faite que de défis à relever. Je clarifie ma voix en pensée et je lève ma main. « Oui une question ici ? » dit la professeure qui tient le micro, une dame aux cheveux courts et d’une laideur si intéressante qu’Otto Dix aurait sûrement aimé la peindre, avec sa coupe à la garçonne, ses gros yeux saillants, ses lèvres épaisses et sa voix sympathique.

La mienne se fraie un chemin, assez claire finalement : « Sera-t-il possible pour les élèves ayant choisi la filière bilingue anglais-allemand de faire aussi du latin ? » La réponse est oui. Au moment où je lance mes ondes sonores dans l’espace, je constate un phénomène surprenant. Le brouhaha s’éteint assez vite et une attention soutenue m’entoure d’un coup. Je perçois de l’intérêt et de la surprise tout autour de moi. Je m’étonne d’avoir surmonté ma timidité, d’avoir eu une voix claire, forte et douce en même temps, d’avoir été non seulement entendue mais encore écoutée. Je pense fugitivement à Scott Fitzgerald et à la voix de Daisy puis je reviens sur terre. Ma voix a gagné quelque chose qu’elle n’avait pas. J’ai soudain l’image du tracé de la coque d’un bateau à moteur sur la mer, ce sillage blanc et crémeux. J’ai tracé une ligne tout aussi dense même si elle est invisible.

 

Il semblerait qu’aucun d’entre eux n’avait eu l’idée d’imposer à son enfant toutes ces heures d’anglais et d’allemand ET du latin. Je revois le mien assis au bout de son lit et me déclarant « ouais moi je veux apprendre l’allemand ». Je le revois avec sa grammaire latine sous le bras qu’on a dégoté à sa demande, récitant le verbe être qu’il a trouvé tout seul en piochant dans ce manuel rébarbatif, à huit ans. Je ne lui impose rien, je tente juste, tant bien que mal, de répondre à ses besoins d’apprendre, qui sont immenses. Cette proposition de classe internationale, ça tombe à pic. Tous s’inquiètent du concours d’entrée, du niveau requis car il n’y aura que 25 places et ils seront choisis sur dossier. Je ne me fais aucun souci…

En repartant, je laisse un message à un ami sur sa boîte vocale tout en entrant dans une boulangerie. J’ai repéré depuis la vitrine des parts de tarte fine magnifiques. Tous ces gens au teint livide m’ont donné envie de mordre à belles dents. Un jeune homme en pantalon à petits carreaux blancs et bleus, comme il se doit, aux mains couvertes de farine, s’active devant un pétrin. La patronne s’impatiente, je conclus avec mon téléphone, donne ma commande et repars avec ma tarte au bout de mes gants noirs.

Demain commencera mieux qu’aujourd’hui.