Le chemin du cœur Point sept : le porte-parole

Extrait de mon journal

« Si tu continues comme ça tu vas mourir… ». C’est peut-être là que tout a commencé avec cet inconnu, grand, blond, étranger, qui m’a parlé, un soir de ma vingt-quatrième année… Soudain, exit la petite fille sage, la déléguée de classe, la présidente du club journal, le premier rôle au théâtre, la petite maman ; disparue la copine prévenante et ouverte, l’épouse dévouée et toujours gaie, la responsable associative dynamique. Terminée la confiance en soi. Une lézarde vient de naître au cœur de l’édifice si soigneusement construit au fil des ans. Une première brèche dans la pelure d’oignon. Je vais très mal, mais je ne le savais pas. C’est le premier qui a vu au fond de mes yeux ce que personne, pas même moi, n’avait su y lire.

La petite phrase va faire son chemin, lentement, au fil des mois. Le dessin, l’écriture, l’investissement associatif, un chouette boulot, la vie parisienne, rien n’y fait. Je sombre. Impossible de mettre un nom sur ce mal être. L’implosion est lente mais inéluctable. Désespérément je tente de cacher ce qui se passe, aux autres, à mon mari, à moi-même. Je ris, souris, bois un peu trop, fume de plus en plus. Plus je soutiens les autres, plus je m’affaiblis. Des larmes coulent le soir, en secret. Une boule a germé dans mon estomac qui ne me quitte plus. Je l’appelle « mon alien ». Que faire? Vingt mois après la sentence, la gangrène achève de s’étendre : je me tords de douleur, je ne peux plus cacher ce qui se passe à mon mari. Il ne comprend pas. La nausée, je voudrais vomir le monstre mais je n’y parviens pas.
[…]

Ça y est, j’ai sauté le pas. Ce fut difficile. Samedi, je me suis rendue à mon premier rendez-vous avec un psychothérapeute.

wolf-Yorvig

L’écriture a toujours été mon mode d’expression privilégié. Lorsque j’ai quelque chose d’important à dire à quelqu’un, je lui fais une lettre, prenant ainsi le temps de peser mes mots, de choisir ce que je veux dire et comment. J’ai conservé des tas de boites à chaussures pleines d’une correspondance riche : amis, famille, correspondants à travers le monde,… C’est le moyen détourné que j’ai trouvé pour pouvoir dire quand même là où je n’ai pas été entendue. Toute expression d’émotion ou de ressenti est vécue comme une incongruité par les membres de ma famille. Mon père s’empresse généralement de nier ce qui vient d’être dit, soit par des moqueries, soit en changeant de sujet. Le jour où je me suis plainte de mes règles extrêmement douloureuses, il m’a répondu : « Tu n’as pas mal, tu crois que tu as mal parce que ta mère t’a dit que les règles c’est douloureux ». Non seulement il savait à ma place ce que je ressentais dans mon utérus, mais en plus, il stigmatisait un lien avec ma mère que je n’avais pourtant jamais eu puisque je ne partageais pas ces choses intimes avec elle.

Dans ma famille, on ne dit donc jamais directement à quelqu’un ce qu’on pense, on le lui fait savoir par un autre, on parle à la place des absents. Mon père est un militant de gauche très actif, anti-curés, anti-flics et anti-psys. J’ai hérité de cette place de porte-parole. D’abord en famille : en tant qu’aînée, je me suis naturellement chargée d’exprimer les doléances de ma fratrie auprès des parents. À moins que ça n’ait été l’inverse… cette place est terriblement ambiguë. Puis à l’école, où je mettais un point d’honneur à me faire élire déléguée de classe, à la fois pour défendre mes camarades, mais aussi pour être aux premières loges dans les arcanes du pouvoir. À cette époque, j’écoutais en boucle les chansons revendicatrices de Renaud…

C’est ainsi également que j’ai tenu à faire entendre ma voix lors de l’affaire Accoyer : je me suis complètement identifiée à la cause des psychothérapeutes et je l’ai défendue, tout en adoptant une position officielle qui consistait à m’exprimer au nom des usagers. En quelques semaines, j’ai eu accès à l’ensemble des interlocuteurs et informations clés, tutoyant le président de la fédération, et me faisant applaudir par une salle de huit cents psychothérapeutes. Défendre les faibles pour côtoyer les puissants…

Malheureusement, dans cette capacité rare à m’identifier totalement à l’autre, je perds ma propre identité. La représentation diplomatique me permet de me sentir exister tout en oubliant qui je suis.

Car c’est bien mon psychothérapeute que je défendais : celui avec qui pour la première fois j’avais pu m’exprimer et être entendue. Le porte-parole, c’était lui désormais, garant de l’existence de mes ressentis, gardien d’un temple en pleine déstructuration.

Et tandis que je me débattais, entre les crises d’angoisse et une profonde dépression, il y eut quelques passages à l’acte brutaux : coucher avec des inconnus sans protection, tomber enceinte et avorter à nouveau, m’auto-mutiler,… une crise d’adolescence tardive mais vitale où j’ai flirté avec les limites, le danger et la mort.

Mais ma thérapie a surtout été émaillée de mises en actes réfléchies : divorcer, déménager, faire le ménage parmi mes amis, quitter mon travail, perdre du poids, arrêter de fumer, faire du modelage,… une reconquête de la liberté perdue, symbolisée petit à petit dans le cabinet de mon psychothérapeute puis incarnée dans le réel.

Parler, exprimer, hurler, pleurer, frapper,… il m’a semblé que ça ne s’arrêterait jamais. Je vomissais ma souffrance mais peut-être aussi toutes celles de ma famille auxquelles je m’étais identifiée, comme si j’avais encore pour mission de dire tout ce que les autres ne disent pas. J’ai la conviction qu’au delà de l’incompréhension de surface, quelque chose dans le cœur de mes parents m’a donné l’autorisation de faire ce cheminement. Leurs enfants intérieurs, meurtris et tristes, me regardaient avancer avec bienveillance, et dire pour eux l’indicible.

Aujourd’hui je me suis détachée de cette fusion mortifère qu’il m’a pourtant bien fallu recontacter avant de pouvoir l’abandonner. J’avance dans la vie. Il y a quelques années, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai poussé la porte du journal local pour demander un stage de journaliste, métier que je rêvais d’exercer depuis… toujours ? Le stage m’a été accordé sans difficulté, j’étais presque surprise… Et puis j’ai senti une drôle de tristesse en rentrant chez moi… Ce rêve qui m’avait accompagné si longtemps était mort. Désormais, c’était bien réel, j’allais travailler dans un journal !

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