Le chemin du cœur Point neuf : les elles du désir

Extraits de mon journal

Ce qui reste quasi omniprésent c’est l’angoisse. Ou du moins, c’est comme cela que je qualifie cette sensation de serrement de l’estomac. C’est diffus mais presque toujours là, sournois. Vivre consisterait pour moi à créer cette angoisse, puis à me perdre dans le faire pour maîtriser cette sensation et mieux l’oublier. N’est-il pas possible de grandir, de changer, de s’interroger, d’être tout simplement, sans porter ce fardeau ? Ne serais-je pas attachée à ce pincement du diaphragme pour ne pas oublier ma présence physique ? Est-ce que ce serais la seule manière de m’assurer de mon existence corporelle quand le reste des sensations est oblitéré ? Le paradoxe, c’est que plus je réveille mes cellules, plus l’énergie circule en moi, et plus je sens ce rétrécissement, là, au milieu. J’ai travaillé sur la rage avec ma psy. Elle avait préparé un gant de toilette que j’ai pu mordre à pleines dents après qu’elle m’ait longuement massé la tête, le visage, les joues, les mâchoires, les lèvres. J’ai senti toute la rage et le désespoir de me sentir coincée, collée, attachée. Et j’ai hurlé « Je veux bouger !!! ». Seulement quand je bouge (mes lèvres, ma mâchoire, mes doigts, mes pieds,…), l’angoisse se réveille elle aussi. Confusion entre élan de vie et violence. Il est imprimé quelque part au fond de mes cellules que la joie, l’amour, les vibrations de la vie équivalent à un danger. Je n’ai pas le droit d’être ? Quel danger y-a-t-il à être ?

Pendant longtemps, j’étais plutôt tranquille au fond de ma forteresse, bien plus préoccupée par le social et mon image que par ce qui se passait à l’intérieur. Ce n’est qu’après le bac, lorsque j’ai « coupé le cordon » pour la première fois et que j’ai commencé à voler de mes propres ailes que l’effondrement a commencé, lentement mais sûrement. J’avais vingt ans la première fois que je suis restée paralysée, livide, sans comprendre ce qui m’arrivait. Au lieu de faire consciencieusement mes devoirs pour le lendemain, j’étais en train de prendre un grand plaisir à jouer à la console vidéo : j’ai été terrassée par ce que j’identifie aujourd’hui comme ma première attaque de panique.

Pour moi, le plaisir et la peur forment une seule et même entité, indissociable. J’aurais pu mourir si mon père avait « envoyé ma mère se faire avorter » comme il dit souvent, j’ai cru mourir le jour de ma naissance, j’ai eu peur de mourir étouffée par ma propre rage (de vivre) ensuite ; puis j’ai eu peur de mourir en désobéissant à mon père : chaque désir de vie a été sanctionné par une menace d’annihilation.

Pendant longtemps, j’ai été angoissée avant chaque séance de thérapie : m’autoriser à prendre cet espace là, juste pour moi, restait difficile. Pendant tout le processus thérapeutique, je me suis approchée peu à peu de cette menace de disparition. J’ai vécu des expériences effrayantes où mon corps n’existait plus. La plus difficile a eu lieu dans un groupe de thérapie : alors que je venais d’accepter d’être bercée, contenue, par les bras des autres, de lâcher un peu la peur qu’on me laisse tomber par terre et de faire confiance, j’ai été violemment projetée au plafond… et je suis restée dispersée dans les airs pendant plusieurs heures, essayant désespérément de récupérer mes propres molécules au milieu du chaos ambiant.

C’est pour cela que j’avais soigneusement rogné mes ailes, car voler dans les airs, être libre, était trop dangereux. Dans mes dessins d’enfant, je suis un oiseau, mais déjà il pleure, ralenti dans sa course par une patte et une aile brisées. Maman aussi est un grand oiseau, mais elle, elle a pu partir et je n’ai pas eu le droit de la suivre.

Les elles du désir, ce sont toutes les femmes de ma vie à qui je veux rendre hommage :

Virginie, ma meilleure amie durant les années d’école primaire, Nathalie, avec qui j’ai fait les quatre cents coups au collège, Sophie et Valérie, compagnes épistolaires des mes années de lycée, Valérie, colocataire estudiantine ;
Melle M., Mme T., Melle L., mes institutrices et professeurs, Manu, prof de volley, qui a cru en mes capacités, Nelly D., prof de théâtre, avec qui j’ai pu m’exprimer ;
Ruth, Catherine et Chantal, premières amitiés féminines renouées après dix ans de vie dans un monde presque exclusivement masculin ;
Florence, Christel, Nathalie, Valérie, Cécile,… mes amies d’aujourd’hui, femmes fortes et fragiles, belles et intelligentes, qui m’inspirent et m’accompagnent ;
mes sœurs et mes nièces qui me ressemblent tant ;
mes grands-mères dont je porte les prénoms et l’héritage ;
ma mère , qui en ayant le courage de quitter mon père il y a si longtemps m’a montré qu’une autre route, sans violence, était possible ; et qui, après une si longue rupture, m’a ouvert la porte sans poser de questions quand j’ai été prête à revenir vers elle ;
et enfin Sylvie, grâce à qui ma quête de la fusion est désormais terminée puisque je l’ai rencontrée, vécue par tous les pores de mon cœur et de ma peau, dans une rencontre homosexuelle fondatrice, vibrante et douce. Avec elle, le soleil a brillé dans mon ventre pour la première fois.
Je remercie aussi Frédérique, la psychologue qui, après toute ces années de quête identitaire m’a accompagnée avec bienveillance vers un élément qui allait bouleverser ma vie. Dans son bilan, elle a écrit :

Madame dispose d’une intelligence très supérieure. Le score reflète un mode de fonctionnement particulier, celui de l’adulte surdoué. Ce terme ne signifie pas être supérieur aux autres adultes, mais plutôt :

  • regarder autrement le monde,
  • réagir différemment aux stimulis extérieurs,
  • montrer une émotivité particulière,
  • être capable d’agir en tous sens sans se perdre,
  • se lasser de la routine mais la rechercher pour se sécuriser,

J’avais oublié à quel point elles ont compté. J’avais oublié que pendant toutes ces années elles ont été présentes à mes côtés, elles m’ont aidée à me construire. Et petit à petit, au fil de la thérapie, je les ai laissé reprendre leur place dans mon cœur, j’ai recontacté mon identité de femme et mon désir de vivre.

Aujourd’hui, les plaisirs d’être, de respirer, de manger, de rire, de désirer, de jouir, et pourquoi pas d’enfanter me sont accessibles, enfin…

Un prologue pour épilogue…

À l’heure où j’écris ces lignes, l’avenir brille de mille possibilités, et je veux prendre le temps de choisir un chemin parmi tous ceux qui se présentent à moi. Dix années de thérapie m’ont amenée au bout de ma quête, ou du moins à savoir écouter cet alien qui grondait en moi et qui n’était autre que moi-même. J’ai détruit morceaux après morceaux le faux-self qui m’étouffait pour retrouver au fond de moi cette petite fille vivante et (re)belle. Je ne sais pas encore quelle femme je vais devenir, mais ce dont je suis sûre, c’est que plus jamais je ne me laisserai dicter qui je dois être.

Mon histoire passée est ce qu’elle est. Je l’accepte et j’emmène avec moi l’héritage que mes parents m’ont légué, nettoyé des scories qui le polluait.

Une nouvelle spirale s’ouvre devant moi…

C’est mue par les ailes du désir, de mon désir, que je vais la découvrir…

dessin8

Le chemin du cœur point trois : le miroir brisé
Le chemin du cœur Point six : cogito ergo sum