saxophone_by_rhubarbandcustardÇa faisait tellement longtemps que je n’avais plus écrit. Je me disais que c’était normal, que j’avais passé la phase de ma vie consacrée à l’introspection, que désormais je vivais ma vie plutôt que de l’écrire. Je m’aperçois qu’il n’en est rien, que si je n’écrivais plus, c’est parce que je n’avais plus rien à dire, ni en bien, ni en mal. Je m’aperçois -fallait-t-il tout ce temps ?- que l’écriture est ma respiration, qu’elle m’emplit, qu’elle m’habite, qu’elle est le prolongement d’un corps, le mien.

Un homme a rallumé tout ça, sans doute bien involontairement, mais c’est par lui que c’est advenu. J’ai trouvé un partenaire, je veux dire, quelqu’un avec qui jouer. Il m’écoute et me lit avec attention, ça déjà, c’est important bien sûr. Mais il me répond aussi, il existe face à moi dans sa singularité, il n’a pas peur de se livrer. Du coup, il m’invite à en faire de même. Je n’écris plus pour moi, j’écris en sachant que je vais être lue avec bienveillance. « Je fais des fautes moi aussi » m’a-t-il écrit… quelle belle autorisation à n’être plus si dure avec moi-même.

Il m’a fait des compliments sur ma manière d’écrire, mais il faudra que je lui renvoie la balle. Car j’aime son style direct et sans fioritures, j’aime comme il s’expose sans complaisance et avec tant de pudeur pourtant. Avec lui je recontacte le plaisir des mots, pas seulement comme exutoire à une souffrance trop grande pour être évacuée par les larmes, mais maintenant comme un pinceau qui me permettrait de dessiner les choses les plus belles. Celles que j’ai vécues sans doute, mais je le sens, celle que je vais vivre aussi. C’est la première fois que j’ai envie d’écrire le bonheur, la vie, le soleil, les couleurs, sans trouver cela niais ou creux. C’est la première fois que j’ai envie d’écrire la sueur, la peau, les muscles, dans toute leur acuité.

C’est amusant parce que ça a commencé par les oreilles… Je n’écoutais plus de musique depuis longtemps non plus (mais qu’est-ce que je faisais donc, je dormais ?). Sur le forum, de nombreuses personnes partagent des musiques, mais je ne cliquais pas sur les flèches noires pour les découvrir… Lui, en étant juste lui-même, a trouvé le moyen de me faire cliquer. Il accompagne ses trouvailles de mots. Il parle de la musique avec amour, érudition et sensualité. Alors forcément ça titille… Je n’ai pas cliqué tout de suite non, mais quand même ça titille… Et puis j’ai cliqué… et j’ai eu la surprise de retrouver la vibration juvénile d’un saxophone oublié. J’ai senti le goût boisé de l’anche dans ma bouche et la résistance feutrée des clés sous mes doigts. Tout à coup la musique devenait vivante, incarnée et me donnait faim. J’ai toujours su qu’il fallait un guide pour conquérir le jazz, inaccessible au commun des mortels. Pour l’instant je n’y comprends rien, mais c’est comme s’il tendait la main pour inviter à entrer et que j’avais envie de lui confier la mienne.

Il n’a l’air de rien cet homme-là, et pourtant, la première fois que j’ai croisé son regard, c’est comme si un dialogue silencieux s’était établi en une fraction de seconde. Je venais d’être accueillie par deux autres zèbres dans une grande jovialité, mais lui paraissait inquiet. Son regard semblait poser plusieurs questions à la fois… « On ne se donne pas les pseudos ? » a-t-il juste demandé. Et comme j’étais moi-même assez intimidée de rencontrer tous ces inconnus, je l’ai jouée désinvolte, comme je sais faire : « y’a pas de règle tu sais« . Et tandis que je passais mon chemin pour mieux cacher mon émotion, je l’ai entendu marmonner « il n’y a pas de règle…« . Un peu comme le petit prince qui répète « Je suis responsable de ma rose« …

En fait, son pseudo était déjà évident pour moi. J’avais reconnu son regard noir et sa sensibilité, j’en aurais mis ma main à couper… Il y en avait des gens ce soir-là, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, tellement de rencontres à faire. Pourtant, tandis que j’écoutais mes voisins les plus proches et que je riais avec eux, je me suis surprise à regarder vers lui. Pourquoi lui ? Le mystère des alchimies humaines sans doute. Il m’avait touchée sur le forum bien sûr, mais là sa douceur s’incarnait devant moi. Pendant un très long temps, j’ai donc fait connaissance avec les personnes assises près de moi, tout en tendant l’oreille pour capter le son de sa voix. Ce faisant, j’ai eu le sentiment que son regard faisait de même, qu’il s’échappait de sa conversation pour mieux capter les images alentours, comme savent si bien le faire les zèbres. Avec son voisin, ils éclataient de rire à intervalle régulier, et je les trouvais beaux, je partageais leur joie, sans même en connaître l’origine.

Pour m’extraire un peu des conversations, je faisais des allers-retours en cuisine. La veille, j’avais pris soin d’acheter 50 bougies car j’avais lu sur le forum que c’était son anniversaire. Quand le moment fut venu, l’hôte, un invité et moi-même nous les avons plantées et allumées une par une dans un joyeux brouhaha. Et puis il m’avait semblé juste d’apporter un petit cadeau aussi. J’avais choisi une bouteille de vin, sans doute parce que j’imaginais sans le connaître qu’un homme de 50 ans est amateur de bons vins… Quand le gâteau est arrivé sur la table, j’ai posé la bouteille à côté de lui, et je me suis aperçue que ce serait le seul cadeau. J’ai subrepticement supprimé le petit mot que j’avais laissé sur le paquet et qui permettait de m’identifier, pour qu’il puisse penser que c’était un cadeau collectif. Pourquoi, parmi toutes ces personnes étais-je la seule à y avoir pensé ? Toujours est-il que cela suffisait amplement : il a eu l’air touché que nous ayons souligné ce jour, mais soulagé aussi qu’il n’y ait pas plus de cérémonie et que l’on passe vite à autre chose.

Le temps commença à me paraître long, j’avais envie de me lever pour faire la connaissance d’autres personnes… non, pour être honnête, pour faire sa connaissance à lui en fait. Et puis la pluie s’est mise à tomber, provoquant un mouvement qui m’apparut comme une bouffée d’oxygène. Tout le monde est rentré se mettre à l’abri, mais moi j’avais besoin de respirer, je suis restée dehors, et je me suis assise sous le tilleul dont le feuillage dense me protégeait de la pluie fine. J’ai regardé danser un couple impromptu, je me sentais si sereine… quand il est venu s’asseoir près de moi, comme pour exaucer un vœu auquel je ne pensais déjà plus. J’ai oublié ce que nous nous sommes dit, je me sentais juste bien en sa présence. Sa voix posée et calme caressait mon oreille. Je me souviens seulement de son interrogation : « tu crois qu’à mon âge on peut faire un enfant ?« . Sa question a résonné dans mon ventre, réveillant au passage mon désir de porter la vie. « Bien sûr ! » lui ai-je répondu vivement, comme si je prêchais pour ma propre paroisse ! Bien sûr qu’il serait criminel de dissuader un homme qui désire un enfant…

J’ai passé le reste de la soirée à côté de lui, et même si nous ne nous parlions pas directement, le fait de sentir sa chaleur juste à côté de moi me suffisait. Je me suis laissé surprendre par l’aube qui se levait. Oubliant qu’il ne dormirait pas sur place, j’ai juste fait un signe de la main à tous ceux qui restaient encore là, et je suis montée me coucher. Ce n’est que le lendemain que, le cherchant des yeux, j’ai compris qu’il était rentré chez lui et que, impolie que j’étais, je ne lui avais même pas dit au-revoir…

Il n’a l’air de rien cet homme-là, mais il est entré chez moi…