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J’étais en pleine kissariat des bijoutiers au centre de Tiznit, en train de papoter en berbère avec un bijoutier, de travailler donc, quand mon mari m’appelle. Je sors de la minuscule échoppe pour avoir du réseau et je l’entends dire, sur un ton scandalisé, « ils ont tué Cabu, Wolinski, grouiiiiiiii, les barbus, grouiiiiiiiiiiiiii, plein de morts, grouiiiiiiiii » et hop ça coupe.

J’ai eu un maelström dans la tête.

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En une nano-seconde, un tas de connexions pas sympas m’ont informée que ça dépassait tellement les bornes que l’ordre du monde allait s’en trouver changé et peut-être pas en bien.

Je me voyais déjà avec mes valises.

Je me suis effondrée, en larmes, sur les marches d’un escalier.
Un homme est venu me demander si j’allais bien et Lahcen le bijoutier m’appelait, planqué derrière son comptoir, pour que je retourne chez lui abriter ma détresse.

« Agi, agggi ! »

Je me suis traînée sur un tabouret dans sa micro-échoppe, déjà affublée d’une migraine coriace et j’ai repris mon souffle. Je lui raconte, mimant les barbus barbares en me tapotant du plat de la main sous le menton, parce que sous le coup de l’émotion, j’en perds mon vocabulaire berbère. Quand Lahcen finit par comprendre, il rentre dans une colère noire comme quoi « ça c’est pas l’islam ». Il secoue sa tête toute ronde de droite à gauche en modulant une moue dégoûtée.
Je me calme finalement, termine mes explications sur le design de ma nouvelle collection et me traîne chez un autre copain berbère retrouver mon fils.
Ils ont appris la nouvelle sur Al-jazeera et je m’empresse de faire changer de chaîne.
Sur Al-jazeera, ils montrent TOUT, c’est insoutenable et je ne sais rien des images qui ont filtré vers midi.
Momo change pour un mollah saoudien tout empesé de savoir dogmatique, la barbe vibrant de noir sur son jabador blanc immaculé.
« Merci, mais j’ai ma dose de barbu pour la journée là » je dis à Momo qui sourit de travers, de même que mon fils, si bien que pour la millième fois je me demande s’il ne serait pas zébré lui aussi, notre Momo, ce qui expliquerait bien des choses.
J’arrive à leur déscotcher ce sourire réflexe face à ce qui choque et qu’on ne peut contrôler (un tsunami ? Paf sourire de travers, ma mère vient en vacances ? Paf sourire de travers) en plaisantant sur les toutes petites oreilles de Momo quand on passe à table.
Je dis à ses soeurs que c’est pour ça qu’il n’écoute RIEN de ce qu’elles lui disent. Elles sont mortes de rire, Momo fait semblant d’être fâché, le petit qui a de grandes oreilles au contraire prend sa défense.

Puis je les laisse au cours de tennis et je vais chez un couple de français archi-français et archi-outrés avaler ma dose de BFM tv, france 2 et autres images cathodiques comme quoi oui c’est vraiment arrivé tout en buvant un café noir.
ça me calme assez, cette ingestion d’images qui me permettent de digérer ma vibration interne devenue folle, pour que je sois à nouveau capable de conduire 2 heures après sans avoir le coeur qui cogne tout partout comme un fou.

Les jours suivants, c’est le délire d’une foule jamais aussi dense dans les rues de France et de manifestations de soutien aux valeurs de la démocratie ailleurs dans le monde. Le « Je suis charlie » arboré par tout un chacun est un raccourci sémantique indiquant « je tiens à ces valeurs ».

Je m’imagine ces dessinateurs « anars » assister à ce délire collectif et je pense à Albert Camus.

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Je sens bien que c’est toute une société humaine, à l’échelle planétaire, qui s’interroge pour trouver une nouvelle façon de fonctionner ensemble et nous ne savons pas quand et comment ce grand remaniement prendra forme, qui sera pris dans la lessiveuse de l’histoire, qui cédera aux haines et qui au contraire se sublimera en se montrant supérieur aux clivages.

Nul ne le sait, bien des personnes n’auraient pas cru se retrouver en train de défiler dans les rues de France dans un grand élan national…