Suicide_by_celticwillowJe viens de comprendre que je me suis suicidée, sans doute vers l’âge de 14 ans. Suicidée intellectuellement et culturellement. Ce hara-kiri que j’observe chez pas mal de surdoués masculins et qui se situe en général à l’âge adulte, qui me fascine et me questionne, il a eu lieu beaucoup plus tôt chez moi. Apparemment chez les filles c’est comme ça, si j’en crois Jeanne Siaud Facchin. Il a eu lieu avant même que j’ai eu le temps de me construire. Les fausses idoles, les musiques mièvres, les fausses préoccupations sont venues remplir le vide intersidéral de ma solitude. J’ai totalement cessé de lire, de me cultiver, attention danger. Le début de l’implosion a eu lieu quelque part entre la 5ème et la 4ème. Je viens de relire mes bulletins de note : le suicide est là, noir sur blanc, dans les commentaires des profs. De la myriade d' »excellent ! » en 6ème, on passe insidieusement à des « Bien, mais bavarde trop« , « Élément perturbateur malgré de bons résultats« , « A des capacités mais ne les exploite pas« … Je me souviens de cette prof de français en 4ème, à qui je venais de dire naïvement « Moi, j’ai lu tout Zola » qui m’a fusillée du regard et m’a demandé de cesser de faire l’intéressante…

Mon corps vibre de colère maintenant…

Je viens tout à coup de comprendre pourquoi les blondes qui cherchent à tout prix à se faire passer pour plus bêtes qu’elles ne sont m’agacent prodigieusement : parce que je suis comme elles…

Parce que j’ai délibérément tué toute velléité d’apprendre au beau milieu de mon adolescence. J’ai choisi une filière scientifique pour être sûre de mourir complètement… à moi-même… pour mieux m’intégrer… croyais-je… Surtout, surtout, paraître plus bête que ce que je n’étais. Surtout, cesser de me cultiver pour ne plus avoir rien à dire. Surtout, arrêter la machine à penser et devenir « comme tout le monde ». Ça n’a pas marché bien sûr. On ne jugule pas comme ça sa propre identité. Mais j’ai bel et bien abdiqué et laissé au placard ma soif immense de connaissances.

J’ai occupé mon esprit avec des formules de maths absolument absconses pour moi, j’ai passé des heures à apprendre des équations de chimie organique en écoutant « Zombie » en boucle sans savoir pourquoi. J’ai essayé de me faire croire que « Maths Sup » ça ferait de moi quelqu’un de bien… et j’ai achevé de mourir quand j’ai loupé tous les concours. S’ouvrirent alors devant moi des années noires de recherche existentielle, d’ennui profond, de psychothérapie,… Des heures, à marcher dans Paris, shootée au Zoloft, à écouter Kyo dans mon casque, sans savoir… Je cherchais qui j’étais… dans mon enfance, dans les erreurs de mes parents, dans ma généalogie,… je cherchais pourquoi je ne me sentais pas vivante… J’avais savamment occulté ce suicide… Je ne me sentais pas vivante parce que je m’étais tuée… toute seule !

Ça fait bizarre de regarder ça en face, ce soir, sur ma terrasse… Je sens la rage serrer mes dents… La rage de revivre… La faim de lire, d’écouter, de savoir, de comprendre, de partager… L’envie d’être moi…

Je comprends seulement ce soir pourquoi j’écoutais ce groupe pour midinettes adolescentes alors que je frôlais les 30 ans… Parce que c’est l’ado de 14 ans qui cherchait à revivre… Je n’aurais plus jamais honte de mes références musicales… C’est pas ma faute si j’me suis arrêtée en route…

Image : celticwillow sur DevianArt