La guerre est finie

Extrait de mon journal
Je viens de voir à la télé un Monsieur rayonnant qui construit des maquettes d’église avec des bâtons d’esquimaux !
C’est quoi mon bâton d’esquimau à moi ?
J’entrevois tous les possibles mais ils brillent tous ensemble et je ne sais lequel cueillir.
Mars 2001

lost child by silverwing sparrow

Treize ans plus tard, j’en suis au même point.
Entre temps, des années de spéléologie psychologique, des larmes, des souffrances conscientisées, une destruction massive de tout ce qui faisait mon identité.
J’ai tout perdu plusieurs fois : une partie de ma famille, mes couples, mes boulots, de nombreux amis, des lieux de vie, mes habitudes alimentaires, et même mes certitudes quant à mon orientation sexuelle.

Parfois, j’ai eu l’impression d’avoir tout gagné, d’être libre pour la première fois de ma vie.

Libre de quoi ?
Je ne sais toujours pas qui je suis, je le sais encore moins qu’avant. Au regard des critères extérieurs, je ne suis pas grand’ chose : je ne travaille plus, je ne correspond pas aux critères occidentaux de la féminité, ni probablement à ceux de la maternité puisqu’aucun homme n’a eu le désir de planter la vie dans mon ventre. Je ne suis pas une « femme d’intérieur » car je me lasse très vite des tâches ménagères ou de la décoration. Je ne suis pas non plus globe-trotter, trop peureuse pour me lancer dans une aventure inconfortable. Je n’ai réussi à m’épanouir dans aucune activité créative autre que d’écrire encore et encore les mêmes litanies sur cette absence de désir qui me tue.

J’ai tout fait, tout essayé : psychothérapie, astrologie, naturopathie, reiki,… et même parfois rien du tout pendant des mois en me disant que c’est justement de faire qui m’empêchait d’être.

Les régressions, les portages, les bras de mes amants n’ont pas suffit. J’ai l’impression que plus on va m’en donner, plus j’aurai faim, que le cercle est infiniment vicieux, que je ne suis rien d’autre qu’un nourrisson égaré dans un corps de femme dont il ne sait que faire.

Il ne reste de tout ça qu’un journal de cent mille mots mis bout à bout pour décrire ce chemin de croix parsemé d’espoirs fugaces.

J’ai cru un moment que mon identité c’était justement ça, d’écrire et d’en vivre. Je me suis perdue dans un métier de « webmaster éditorial », j’ai tenté plusieurs fois ce chemin là… Si j’avais eu à vivre de ma plume, cela aurait pu arriver à maintes reprises. J’ai travaillé avec un journaliste connu il y a des années de cela. J’ai assisté à l’inauguration de sa revue dans un grand hôtel des Champs Elysées. Autant dire que je ne me suis pas du tout sentie à ma place ! J’ai fui la mascarade avant même qu’elle ne me happe. Les faux sourires, les conversations de complaisance, non, décidément, je n’avais pas envie de rejoindre cet univers. Je me souviens aussi de ces années de piges dans le journal local. Quelle fierté dans les yeux des gens dont je parlais. Il faut dire que j’y allais avec tout mon cœur, j’étais sincère, j’entrais en empathie profondément avec toutes ces personnes, leurs vies, leurs passions, et ça se sentait dans mes articles. Mais bon, globalement, j’avais plus à faire aux vieux briscards, ceux qui ne s’étonnent plus d’être dans le journal, ceux pour qui c’est un dû, une vieille habitude, une normalité ; ceux pour qui j’étais une ficelle qu’on manipule parmi d’autres. Alors je me suis enfuie aussi, malgré les avantages qu’il y a à avoir ses entrées partout. Il y a une rencontre que je ne regrette pas : celle d’Abd Al Malik. Je crois que c’est une des plus belles personnes que j’ai croisée dans ma vie… De ce que j’ai pu en juger, il a du respect pour chaque être humain autour de lui. En fait, je crois que j’aimerais ne côtoyer que des gens comme ça. Je rêve d’un monde où tout le monde aurait cette intelligence et cette bienveillance.

Et puis l’info « surdouée fortiche en puzzle et en verbal » est venue s’ajouter au tableau. Et puis la suspicion d’aspitude comme cerise sur le gâteau… Le temps d’intégrer tout ça, on pourrait penser que je sais qui je suis, de fond en comble. J’ai lâché tous les faux-selfs, les peaux de caméléon, les concessions… On devrait donc s’attendre à un mieux-être… un « alignement » comme ils disent chez les new age. Eh ben non ! Je suis encore plus incapable de supporter la société telle qu’elle est. Avant ça me fatiguait, mais j’arrivais à faire semblant un minimum. Maintenant, j’ai envie de sauter à la gorge de tous ces pauvres gens qui subissent le système et me le font subir avec le sourire : le banquier, la postière, la caissière, que j’ai l’impression de réveiller en sursaut chaque fois que je leur adresse la parole.

Avant j’avais le sentiment diffus qu’une partie de moi cherchait à s’exprimer, je pleurais parfois en silence le soir dans mon lit. Maintenant je lâche les vannes à tout bout de champ : tristesse, joie, colère, enthousiasme, frustration, ça part dans tous les sens, c’est ingérable, et donc ça complique encore plus ma socialisation.

J’ai voulu « guérir », me voilà devenue encore plus « malade ». D’ailleurs, je suis rentrée il y a quelques mois de chez le psychiatre avec l’étiquette « trouble anxieux à vie », je suis officiellement passée du côté de la pathologie, après tant d’années d’efforts quasi constants, belle victoire !

Je continue de ne pas me sentir à ma place, je continue d’avoir envie de déménager au bout de six mois, je continue d’avoir l’impression de ne pas vivre ma vie…

Ces temps-ci en plus, en étant revenue m’installer sur ma terre natale, je suis en train de (re)prendre de plein fouet ce que j’ai vécu gamine… et je me rends compte qu’au fond, ce n’est pas tant les autres qui m’ont rejetée (j’ai tout fait pour qu’ils m’acceptent), c’est moi qui ne les supportait pas. JE M’ENNUIE ! Mais qu’est-ce que je m’ennuie ! Je ne supporte pas la médiocrité ! J’ai besoin de beauté, de rigueur, de grandiose, d’exaltation ! Je regardais l’autre jour tous ces gens au parc, déambulant entre les stands « écolos » montés par la ville… J’avais l’impression de tout juger, de trouver tout si perfectible, d’étouffer littéralement devant la banalité de ce que je voyais. J’aurais dû être contente non ? Des adultes en train d’expliquer aux enfants que c’est bien de trier ses ordures, ça devrait me plaire pourtant ? Mais c’est comme si je me situais « au-delà » de tout ça, comme si j’avais déjà envie d’être dans plusieurs milliers d’années, quand tout le monde vivra tranquillement sur une planète abondante. C’est comme si tout ça allait trop lentement pour moi… Même chez les surdoués j’ai trouvé cette sensation, ce manque d’ambition, cette absence de rigueur, ce manque d’intelligence sociale… J’ai faim d’autre chose, mais de quoi ?

Déjà en sixième, tout ce que j’ai su répondre sur la fiche d’orientation à la question « Que veux-tu faire plus tard ? », c’est « cultivatrice d’arbres à nouilles sur Neptune ». Parce que déjà à 12 ans je ne savais pas. Quand je vois les participants des radio-crochets à la télé, qui disent à quel point ils sont heureux d’avoir réalisé leur rêve de gamin, je fonds en larmes : je ne sais même pas de quoi je rêvais petite, ni même si j’ai rêvé un jour !

Il paraît qu’en développement personnel c’est vachement bien de dézinguer son ego. J’ai l’impression de marcher tristement au milieu d’un champ de ruines, de regarder tranquillement les cadavres, les immeubles éventrés et encore fumants, les impacts de balles dans les murs : la guerre est finie. Tout reste à reconstruire. Mais je reste là, médusée d’en avoir tant appris sur moi-même et incapable de faire quelque chose de ma vie. J’attends, plantée là, comme une petite fille qui attend sa maman, ne sachant pas si elle doit pleurer ou espérer encore…

 

Image : silverwing-sparrow sur DevianArt

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4 Comments

  1. Je suis quark, une particule élémentaire sensible à l’interaction forte. Je n’ai pas encore compris à laquelle des 6 familles j’appartenais : suis-je beau, up, down, top, charmé ou étrange ? Serais-je passé par tous ces stades avant que d’être défini ou suis-je tout à la fois ?

    Selon une théorie, nous serions, quarks que nous sommes, confinés à l’intérieur des hadrons, jamais libres.
    Alors j’ai décidé de faire de cet espace limité qui est le mien mon champ des possibles, de là où je raconterai ce qu’il y a dedans mais aussi dehors.

    Et faire une construction patiente avec d’autres quarks car je suis un champion de l’interaction. Agir, donc, à ma manière, à ma mesure et danser avec les éléments qui m’entourent plutôt que de m’y cogner. Je pense devenir libre ainsi, et enfin embrasser l’infini. Mon infini.

    Je t’offre une fin de récit que des entités, des hommes, certainement divinités de par leurs corps astronomiquement vastes, nous ont fait parvenir :

    http://www.youtube.com/watch?v=Bp3iHjGBfT4

    « I was continuing to shrink, to become… what? The infinitesimal? What was I? Still a human being? Or was I the man of the future? If there were other bursts of radiation, other clouds drifting across seas and continents, would other beings follow me into this vast new world? So close – the infinitesimal and the infinite. But suddenly, I knew they were really the two ends of the same concept. The unbelievably small and the unbelievably vast eventually meet – like the closing of a gigantic circle. I looked up, as if somehow I would grasp the heavens. The universe, worlds beyond number, God’s silver tapestry spread across the night.

    And in that moment, I knew the answer to the riddle of the infinite. I had thought in terms of man’s own limited dimension. I had presumed upon nature. That existence begins and ends in man’s conception, not nature’s. And I felt my body dwindling, melting, becoming nothing. My fears melted away. And in their place came acceptance. All this vast majesty of creation, it had to mean something. And then I meant something, too. Yes, smaller than the smallest, I meant something, too.

    To God, there is no zero. I still exist! « 

  2. Qu’un psychiatre utilise le terme « trouble anxieux à vie » me parait défaitiste. Aujourd’hui il n’a pas d’outil pour une guérison complète, certes. Mais les théories psychiatriques et psychologiques font de beaux progrès en permanence, et peut-être ne connait-il pas tout ?

    Déjà, il y a eu la deuxième vague des théories cognitives et comportementales. Un bond énorme dans les résultats thérapeutiques, malgré des résultats mitigés sur les cas récalcitrants.

    Ensuite, il y a eu la troisième vague de TCC, beaucoup moins connue. Elle devient efficace dans tous les cas de souffrances, quel qu’ils soient. Bien que ça ne guérit pas, ça permet surtout de vivre avec ses problèmes. On peut parler de l’ACT (thérapie d’acceptation et d’engagement) ou du mindfulness.

    Et maintenant, il y a la 4ème vague, celle-là connue de manière encore plus restreinte. Je la trouve géniale car elle donne des outils de guérisons pour les cas récalcitrants mais en plus englobe les vagues précédentes dans un modèle intelligent et élégant. Cela donne un cadre de compréhension stimulant de notre cerveau et de nos comportements. Voici le livre scientifique qui explique toute cette démarche : http://superieur.deboeck.com/titres/131046_3/la-therapie-neurocognitive-et-comportementale.html
    (J’ai beaucoup lu ces recherches en amateur, par passion)

    Il existe des psychologues, psychiatres et coachs formés à cette approche un peu partout en france. A mon avis, surtout à Paris et Bruxelle.

  3. Merci pour la piste Nico. Pour être précise, le psychiatre en question a asséné : « On naît comme ça, on meurt comme ça »… Je ne l’ai évidemment pas crû car en effet, il y a là un côté défaitiste qui ne me correspond pas. D’autant que j’étais allée le voir pour un diagnostic « Asperger » et qu’il m’a vite dit : « Vous me regardez dans les yeux et vous avez des amis, DONC vous ne pouvez pas être autiste ». Ça illustre le niveau d’incompétence du Monsieur…

  4. Décidément, il frise l’arrogance intellectuelle

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