Écologie de la créativité : hypothèses

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RAPPEL

Parmi les caractéristiques fréquemment décrites chez les individus à haut quotient intellectuel (HQI) on retrouve notamment :

  • l’hypersensibilité des cinq sens (hyperexcitabilité),
    cette caractéristique a par ailleurs récemment été identifiée par les rédacteurs du polémique DSM comme définissant les personnes appartenant au spectre autistique,
  • l’hypersensibilité émotionnelle (hyperémotivité),
  • une empathie très développée (hyper-empathie),
  • une créativité (capacité à créer du nouveau) plus développée que la moyenne,
  • un cerveau différent (plus de neurones et plus de connexions) et qui fonctionne différemment (pensée rapide et dite « arborescente » bien que ce terme soit sujet à discussion),
  • une physiologie, notamment hormonale, probablement différente (Voir cet article de synthèse).

 

IDÉE : APPLIQUER LA THERMODYNAMIQUE À L’ÊTRE HUMAIN

À la suite de François Roddier, j’ai trouvé amusant de voir où mène une réflexion comparant l’être humain à une structure dissipative (Voir le diaporama de la conférence vidéo).

L’organisme humain, en tant que système thermodynamique ouvert en état d’homéostasie, reçoit des fluctuations en provenance de son environnement par trois voies :

  • la voie organique via la peau, le système urinaire, les poumons et le système digestif (ondes, soleil, eau, air et aliments)
  • la voie émotionnelle via les cinq sens et l’empathie (sensations, sentiments)
  • la voie psychique via les transmissions symboliques (mèmes, concepts,…)

Pour rester en  en état d’homéostasie, un système thermodynamique ouvert dissipe l’énergie. L’organisme humain posséderait donc trois systèmes principaux de dissipation de l’énergie produite par les fluctuations entrantes :

  • une voie de régulation motrice : l’énergie est dissipée par les mouvements du corps (y compris le péristaltisme),
  • une voie de régulation émotionnelle : l’énergie est dissipée par des décharges physiologiques (rire, cris, larmes, etc…),
  • une voie de régulation conceptuelle : l’énergie est dissipée par l’expression symbolique (verbe, images,…).

Ces trois voies de dissipation individuelles s’auto-organisent en formant des boucles de régulation rétro-actives complexes reliées entre elles et orchestrées par les différents cerveaux (cerveau reptilien, système limbique, néo-cortex, intestin).

Exemples :

  • l’activité motrice contribue à la production de sérotonine qui permet de tempérer les émotions
  • l’expression verbale peut conduire à une régulation émotionnelle
  • la mobilisation somatique provoque parfois la résurgence de matériel symbolique (la « madeleine de Proust »)

 

Hypothèses :

  • chez l’individu surdoué, les voies de dissipation émotionnelle et psychique seraient plus actives puisqu’il y aurait plus de fluctuations entrant par ces voies (hyperexcitabilité, hyper-empathie, hyperémotivité).
  • l’ensemble des dissipations via les trois voies de régulation serait ce que l’on appelle « la créativité » au sens large du terme (création de nouveau : un artiste est créatif, un chercheur l’est aussi). Les dissipations créatives sont parfois qualifiées d’intelligence ou de génie lorsqu’elles correspondent à des critères fixés par une société donnée dans un temps donné.  Mais d’un point de vue strictement thermodynamique, la créativité est simplement le moyen le plus efficace d’augmenter la dissipation.

 

L’être humain étant un animal social, les voies de dissipation individuelles internes sont reliées à des voies de dissipation sociales externes.

  • l’énergie émise par les mouvements du corps doit être dissipée. L’expression corporelle associée au cri provoque une auto-organisation de l’environnement qui répond via une boucle de régulation corporelle (aliments pour le système digestif, prendre dans les bras pour la peau, calmer les cris pour l’air).
  • l’énergie émise par les émotions doit être dissipée. L’expression des émotions provoque une auto-organisation de l’environnement qui répond via une boucle de régulation émotionnelle (l’émotion est partagée via les cinq sens).
  • l’énergie émise par la production conceptuelle doit être dissipée. La production symbolique provoque une réaction de l’environnement qui répond par une boucle de régulation conceptuelle (la pensée est partagée via le symbole).

Ce serait le « rôle biologique » de l’empathie : percevoir, analyser et comprendre les expressions corporelles, les émotions et les expressions verbales de l’autre pour les accueillir et contribuer à leur dissipation. Ne dit-on pas « dissiper un chagrin » ?

L’empathie serait simplement le système d’excitabilité qui permet à l’énergie de se dissiper de la structure « individu humain » à la structure « corps social » qui s’auto-organise : une empathie très développée chez un individu entraînerait une adaptation des boucles de régulation internes et externes.

Les trois voies interagissent entre elles de manière coordonnée en formant des boucles de régulation rétroactives : lorsqu’une des trois voies fonctionne normalement, l’organisme enregistre une information et produit des messages hormonaux :

  • messager de la régulation motrice : la sérotonine, produite grâce à la lumière, l’activité physique, l’alimentation et l’humeur ;
  • messager de la régulation émotionnelle : l’ocytocine (hormone des interactions sociales). C’est ce qui se passe lorsque l’on reçoit ou que l’on donne un câlin, ou lorsqu’on fait l’amour;
  • messager de la régulation conceptuelle : la dopamine (système de la « récompense » permettant l’apprentissage). On le sait depuis longtemps, c’est en s’amusant que l’on apprend le mieux.

Les 3 voies interagissent de façon très sophistiquée, par exemple la dopamine favorise :

  • le contrôle des fonctions motrices
  • la concentration, et des fonctions exécutives comme la mémoire de travail par augmentation de l’inhibition latente
  • le goût pour la découverte et l’exploration, l’intrépidité, la curiosité, l’éveil du désir pour de nouvelles expériences, mais aussi l’élan vers la recherche de nouvelles informations (que l’on pourrait qualifier d’élan mémétique ?).

 

Hypothèse : chez l’individu surdoué, les voies de dissipation sociales seraient plus actives car les boucles de régulation internes seraient elles-mêmes plus actives.

Hypothèse appliquée au spectre autistique

Les personnes avec autisme auraient une empathie très élevée et les cinq sens particulièrement exacerbés. Cf. La théorie du monde intense.

Le fait de tenter de lire les comportements en dehors d’une grille de lecture normative ouvre par ailleurs des perspectives intéressantes. Par exemple : si l’on cesse de considérer une stéréotypie comme un « comportement déviant » mais qu’on la considère comme un mode de régulation normal au regard des spécificités des personnes concernées, il est possible d’avoir une lecture différente du fonctionnement autistique.

Hypothèse : lorsque l’organisme est saturé par un afflux trop important de fluctuations par rapport à sa capacité de traitement, le système s’auto-régulerait automatiquement et basculerait cycliquement vers une désactivation des canaux d’entrée de ces fluctuations (5 sens et empathie). Ce serait, dans une moindre mesure par rapport aux personnes avec autisme, ce que nous observons cycliquement chez les individus surdoués, cette oscillation permanente entre ce qui est décrit comme un excès d’empathie (et/ou une saturation des canaux sensoriels) et le besoin de s’isoler pour réguler (et si ils ne peuvent pas s’isoler, ils  « coupent les circuits » sensoriels, dans un ordre qu’il resterait à formaliser), avec une horloge un peu moins rapide probablement parce qu’ils seraient un peu moins sensibles des cinq sens.

Hypothèse : la pensée qui fonctionne très vite chez l’individu surdoué serait une conséquence et non une cause.

L’afflux d’informations en provenance du corps via l’hyperstimulabilité doit être dissipée :

  • Lorsque l’accès au verbal est inexistant, cela passe par des stéréotypies corporelles.
  • Lorsque l’accès au verbal est faible, la stéréotypie passe par les sons (écholalie).
  • Lorsque l’accès au verbal est suffisant, la stéréotypie s’internalise via la pensée dans des activités répétitives (compter tout et n’importe quoi, faire des listes, etc…)
  • Lorsque l’accès au verbal est normal voire supérieur à la moyenne, la stéréotypie se sophistique sous forme de pensée élaborée et permanente.

La pensée, à l’instar des autres moyens de dissipation, n’aurait donc qu’un objectif : réguler la (sur)stimulation en provenance du corps.

De manière plus générale, la créativité serait une stéréotypie sophistiquée qui permettrait non seulement de se concentrer sur une tâche et « d’oublier le reste du monde » pour réguler l’afflux d’informations du corps (que ce soit les artistes ou les chercheurs, ou simplement des enfants en train de dessiner ou de jouer, quand ils sont en pleine expression de leur « génie », allez donc leur parler ou leur dire que c’est l’heure de manger…) mais aussi de dissiper efficacement au niveau social via le partage émotionnel et intellectuel généré par les œuvres ainsi créées (l’on pense à ces personnes avec autisme qui n’ont subitement plus aucune stéréotypies lorsqu’elles se mettent à chanter ou à jongler par exemple).

 

PROPOSITION DE MODÉLISATION GÉNÉRALE

Hypothèse : le quotient sensoriel, le quotient émotionnel et le quotient conceptuel formeraient idéalement 3 courbes de Gauss superposables.

Les variations observées chez les individus seraient dues à des variations des boucles de régulation de chacune des 3 voies en fonction de l’environnement dans lequel ils évoluent mais aussi en fonction des informations transmises par les générations précédentes (génétique, épigénétique, psychogénéalogie).

Les courbes de Gauss seraient artificiellement maintenues pour des raisons statistiques (ré-étalonnage régulier des tests de QI par exemple), mais en réalité, nous irions collectivement vers une stabilisation et une homogénéisation générale du QI.

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Source : L’effet Flynn Ou une tentative d’analyser l’évolution de l’intelligence au cours de l’Histoire

Ce raisonnement serait donc applicable à toute la population et pas seulement aux individus surdoués.

De nombreux individus souffriraient parce l’environnement ne leur fournirait pas assez de fluctuations entrantes et/ou pas assez d’accueil dissipatif pour que leur équilibre interne se stabilise.

Les individus ayant la possibilité d’évoluer dans un environnement à l’écoute et respectueux de leurs spécificités (quelles qu’elles soient, y compris les plus « bizarres »), donc suffisamment nourrissant et dissipatif, c’est à dire dans une niche écologique adaptée à leur individualité qui leur laisse exprimer leur créativité, ne montreraient pas de signes de souffrance psychique. 

Traduction : faites des câlins aux enfants et donnez leur l’opportunité de développer leur créativité.

 

PROPOSITIONS DE PERSPECTIVES

La suite du travail consisterait à tester la validité des hypothèses, et notamment à :

  • mettre en place un test de quotient sensoriel qui permettrait de valider le fait que les individus surdoués sont réellement plus sensibles des cinq sens. A ce jour, il s’agit seulement d’un ressenti largement partagé mais non démontré scientifiquement. Est-ce que ce sont les capteurs biologiques qui sont structurellement plus sensibles ou le traitement de l’information perçue par le cerveau via les organes sensoriels qui est réalisé différemment ? Probablement la seconde hypothèse, mais je n’ai trouvé aucune étude sur le sujet concernant les surdoués (on en trouve pour les personnes avec autisme).
  • formaliser les boucles de régulation psychologiques en tenant compte de l’hypothèse de départ. Ainsi, on pourrait mettre au point une topologie des symptômes observables dans la population générale (et identiques mais plus exacerbés chez les individus surdoués) en deux catégories que je qualifierais de centrifuge ou centripète selon que les boucles de régulation sont perturbées par un défaut de l’afflux de fluctuations ou par un défaut de dissipation (et possiblement les deux à la fois). Une troisième catégorie apparaît qui oscille de manière importante entre les deux pôles. Un individu dit heureux oscillerait donc tranquillement entre les deux pôles.
  • formaliser les boucles de régulation biologiques (moléculaires, génétiques, physiologiques, hormonales et cérébrales) c’est-à-dire reprendre l’ensemble des connaissances existantes dans ces domaines et tenter de les représenter à la lumière de cette hypothèse. Il est probable que les résultats d’un certain nombre d’études actuelles, basées sur une population d’êtres humains globalement stressés, seront à revoir…
  • modéliser les conséquences possibles d’un dérèglement d’une ou plusieurs voies d’entrée de l’énergie et/ou voies de dissipation de façon à ce que l’hypothèse conduise à des résultats prédictibles (que se passe-t-il si l’homéostasie est rompue, selon l’endroit où elle est rompue ?), du moins autant qu’il soit possible de prédire des résultats en psychologie humaine…
  • lister les travaux précédents susceptibles de confirmer l’hypothèse ou d’être impactés par cette hypothèse.

 

CONCLUSION

Ne nous y trompons pas, cet article n’invente rien, il ne fait que reformuler sous une forme empruntée au scientifique ce que l’homme enseigne à l’homme depuis l’aube des temps et sous les formes les plus diverses : c’est l’amour et la joie qui font marcher le monde, la créativité en est le messager visible. Créer du nouveau, c’est changer de paradigme, métisser ce qui semblait ne pas pouvoir l’être et se laisser surprendre…

 

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3 Comments

  1. Après vous avoir lue et après avoir écouté M. Roddier sur la vidéo proposée, j’en conclus qu’une pensée plus rapide et plus créative doit pouvoir permettre de conduire les humains évoluant dans la société au sein de laquelle cette pensée s’exprime vers la compréhension de la nécessité de se poser en un instant de sélection k (théorie datant de 1967 et émise par Edward Osborne Wilson) et en quelque sorte de produire une dissipation d’énergie sous forme culturelle (les mèmes).
    Et ceci devrait être d’autant plus aisé que la technologie actuelle permet d’être à tout instant dans l’instant T (voir les travaux de Michel Serres à ce sujet dans « Petite Poucette »), immobile, ce qui devrait permettre de moins impacter son environnement et de permettre à la société en question de se recentrer.
    Ce qui bouge ce sont les idées, l’information, les spin http://fr.wikipedia.org/wiki/Spin. Plutôt que d’avoir un effet spin façon système totalitaire cherchant l’adhésion populaire (aspiration hystérique à la sélection k), osons les idées neuves, les connexions insolites, la créativité. Après tout c’est ainsi qu’un linguiste devient généticien (Cf. vidéo Roddier) afin de fusionner les savoirs et de produire une théorie à même d’étudier l’évolution de l’espèce humaine et d’ainsi, peut-être, produire encore une autre théorie lui permettant de s’en sortir. Une sélection k novatrice.
    En intégrant à la société les personnalités dites d’intelligence atypique, donc marginales, voire déviantes mais qui presque toutes bénéficient d’un fort taux d’empathie, on encourage cette compréhension de la sélection k qui désormais semble plus que souhaitable pour éviter l’effondrement de nos sociétés. On l’encourage à s’orienter vers l’altruisme plus que vers le fascisme.

  2. La civilisation naît de la franchise individuelle, de l’audace individuelle, de cette part de désordre individuel que chacun porte en soi, ce qu’il se doit d’élargir, de communiquer, et qui gagne de proche en proche comme les hauts feux irrésistibles. (Aimé Césaire, Tropiques 1944)

  3. Merci pour lien Maïa.

    Du coup, il a fallu que je regarde un peu la vidéo pour mieux comprendre. Je suis plus familier avec les notions de complexité, notamment du point d’Edgar Morin. Et donc pas trop familier des structures dissipatives.

    C’est très intéressant, et l’intelligence me parait effectivement être le 3ème meilleurs maillon pour maximiser la dissipation d’énergie (après les gènes et la culture). Il n’en parle pas dans la vidéo, il me semble. C’est bien vu.

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