NarcisseLa première fois que je l’ai rencontrée, c’était un matin clair de juillet. Un jour de départ. Je venais de passer deux semaines irréelles dans un lieu clos, ce genre de lieu verdoyant et isolé que choisissent les écoles de formation de psys pour protéger leurs élèves des éléments extérieurs… Je disais au-revoir, le coeur serré, à ces nouveaux amis, futurs collègues. Et puis j’ai croisé son regard noir ébène. Et j’ai reçu un coup de poing dans la poitrine… Je ne parvenais plus à m’en détacher, je ne parvenais plus à partir, et pourtant il l’a bien fallu…

Puis j’ai totalement occulté cet instant, je l’ai enterré au fin fond de ma mémoire, absolument incapable d’en déduire l’essentiel.

Un an plus tard, autre lieu, même contexte, nous nous sommes retrouvées pour quinze jours de psychothérapie intense. Un premier travail ensemble, puis un second, les contacts se sont multipliés, je cherchais sa silhouette sportive en permanence entre les arbres, je ne souhaitais plus qu’une seule chose, être avec elle…
« Je ne comprends pas ce qui se passe avec cette fille » confiais-je à mon amie, tandis que nous chuchotions dans nos lits le soir avant de dormir. « C’est pourtant évident, vous êtes en train de tomber amoureuses » me répondit-elle avec le plus grand naturel.
C’est seulement à cet instant que j’ai effectivement accepté d’ouvrir les yeux sur cette réalité. Mon esprit s’est affolé, mais il ne faisait pas le poids : les battements de mon coeur étaient plus bruyants que ce fatras de raisonnements défensifs.
Le stage a pris fin. Je me souviens de cet instant où j’ai longuement plongé mon regard dans le sien. Nous n’avions encore pris aucun engagement. Elle m’avait même plutôt dissuadée, mais je SAVAIS qu’elle était mon avenir et je suis partie sereine.
Tout au long de la route qui me ramenait à la maison, j’ai regardé les femmes, toutes les femmes, et un grand éclat de rire a résonné à l’intérieur de mon corps.

Je suis rentrée dans mon petit appartement parisien, grisée par cette vague d’énergie. Un jour s’est écoulé, puis deux, puis trois… Lentement je descendais vers un lieu que je connais bien, celui du désespoir absolu du manque… quand le son du téléphone portable a retenti… Un texto d’elle venait de bondir hors de la boite ! A compter de ce jour, la notion de téléphone « illimité » a définitivement pris tout son sens pour moi. Après ma journée de travail, je courais à la maison, me jetais sur les touches du téléphone, et nous passions ainsi le reste de la soirée à parler, de tout, de rien, des carottes que j’étais en train d’éplucher, de son chat que je ne connaissais pas mais qu’il me semblait déjà avoir adopté. Et puis un soir, très tard, quelque chose a basculé… « Je suis allongée dans le canapé » a-t-elle soufflé… « Ma main descend doucement le long de mon ventre« … je me suis laissée guider, j’ai laissé sa voix lécher mon oreille, puis mon cou, puis mes seins,… Jamais je n’aurais pu imaginer que le désir puisse être aussi fort qu’un orgasme naisse ainsi à distance… et pourtant… il m’a traversée et laissée pantelante, surprise et heureuse.

Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour sauter dans un avion. Lorsque j’ai aperçu par le hublot les reliefs doux et boisés de sa région d’origine, je suis tombée une deuxième fois amoureuse, cette fois de ce pays si féminin. Décidément, tout me portait vers elle.
Je suis descendue de l’avion, ai marché lentement vers la sortie, et je l’ai aperçue. Elle m’a semblée encore plus belle, ses cheveux courts et gris qui griffaient ses joues mates brillaient dans le soleil. Je remarquais sa chemise à carreaux masculine ouverte sur la naissance de sa poitrine… une ambiguité que je découvrais génératrice de tant de désir ! Nous nous sommes fait la bise. « Je suis ton amie » m’avait-elle encore répété au téléphone la veille, dans une sorte de déni dont je n’ai jamais voulu tenir compte. Elle a posé mes bagages dans le coffre de la voiture, m’a invitée à monter, et puis nous avons roulé pendant plus d’une heure. Elle voulait être mon amie, j’avais donc résolu de respecter sa demande. J’étais là pour une semaine de vacances dans le sud, avec une amie chère…

J’ai enfin découvert sa grande maison, perdue dans un hameau isolé, posée là dans l’herbe, sous le soleil éclatant du mois d’août. Nous sommes descendues de voiture, elle a ouvert la porte en bois bleu, a fait mine de commencer la visite, s’est retournée vers moi, a lâché mes bagages, et nos lèvres se sont rencontrées, inexorablement, presque malgré elle. J’ai accueilli sa langue dans ma bouche, elle a attrapé délicatement ma main et m’a entraînée vers la chambre toute proche. Dans la pénombre d’un après-midi d’été, j’ai aimé pour la première fois. J’ai glissé lentement mes doigts dans ses lèvres d’amadou et me suis fondue dans la chaleur de son sexe ouvert. Son plaisir est devenu le mien, sa tête arquée en arrière m’a fait gémir, nos deux corps n’ont plus fait qu’un, et le soleil à brillé dans mon ventre, pour la première fois, si fort, si fort, que la dentelle de mon utérus s’est mise à se contracter comme pour un accouchement. Je venais de naître à moi-même, mon cri de jouissance s’est évanoui derrière les volets, deux larmes ont glissé sur mes joues tandis qu’elle me rassurait : « C’est normal de pleurer, c’est l’émotion« .

C’est par elle que je suis devenue femme, comme si elle avait su me tendre un miroir là où les hommes n’avaient pas pu le faire.