Extrait de mon journal
Je ne sais pas ce que j’ai déclenché mais c’est particulièrement désagréable. Maintenant c’est une sorte de colère qui gronde en moi. Cette impression d’être une petite fille gâtée qui s’invente des malheurs pour ne pas s’ennuyer. J’ai la pénible impression que tout ce que j’ai écrit tout à l’heure est un tissu d’âneries.
Comment répondre à une question quand on ne sait même pas laquelle poser ? C’est qu’il n’y a pas de question du tout, que j’ai tout inventé pour occuper une vie bien banale ?
Tu as peut-être raison. Une bonne psychanalyse, une semaine à la mer et puis zou ! Fini les conneries.
Je ne vais quand même pas tourner en rond comme ça pendant des mois !
Mars 2001

Non, pas des mois, des années… Ce n’est pas faute d’y avoir cru. J’ai failli plusieurs fois publier mon journal, me croyant enfin « arrivée ». Ç’aurait été une sorte d’anthologie de la psychothérapie, pour dire aux autres et surtout à moi-même : voyez ! ça marche ! Encore plus fort, après la découverte de mes rayures, le tome 2 aurait crié à tous : « Passez un test de QI, après on est heureux !« . J’y croyais oui : de nouveaux amis, un nouvel amour, la promesse d’une vie sereine, enfin…

Mais j’avais oublié un détail.

Certes, j’avais travaillé en psychothérapie aussi fort que j’avais pu, mais celui-là, j’avais soigneusement évité de le regarder dans les yeux. En mettant un terme à la thérapie, j’avais cru qu’on peut décider soi-même quand ça s’arrête. Mais il n’y a que dans les films que l’on guérit de soi-même, qu’on se marie et qu’on a beaucoup d’enfants. La puissance du siphon dans lequel j’étais engagée s’est rappelée à moi brutalement. Un peu comme quand on gobe tranquillement un bocal d’olives dénoyautées et qu’on tombe sur celle où il reste encore un noyau… sans préavis, ça fait mal…

Alors que je m’apprêtais joyeusement à partir en vacances avec mon nouveau compagnon, entre les tintements des verres au restaurant, j’ai senti mon téléphone vibrer. SMS de mon ex : « Adieu« . Un paysan l’a retrouvé gisant au soleil dans un champ de maïs trois jours plus tard. L’hôpital l’a fait sortir après seulement 48 heures. On est resté plantés là tous les deux à se regarder dans les yeux et à se demander lequel des deux était le plus coupable…

Neuf mois plus tard, rebelote. Je me suis rendue à l’hôpital, et je suis restée assise là, toute seule, devant son lit en soins intensifs, à le regarder respirer péniblement. Ça pue un corps qui n’a pas bougé depuis plusieurs jours, ça sent la mort… Colère sourde, je n’ai rien à foutre là, je ne sais pas comment l’aider. Toujours pas de larmes cette fois-là.

Quelques jours plus tard, je me suis lancée dans un travail de titan : « Réflexion sur la liste des traits censés définir l’individu surdoué ». Je ne mesurais pas encore ce que j’étais en train de faire.  C’était comme un réflexe de survie avec la seule arme que j’avais toujours eu à ma disposition : mon intellect. J’ai essayé de structurer l’impensable, de mettre du sens sur un truc que je n’arrivais pas à ressentir. Pourquoi les surdoués que je côtoie souffrent-ils à ce point ? Pourquoi ?

Deux mois se sont écoulé, et le coup de grâce m’a été donné : le suicide -réussi celui-là- d’une connaissance, surdouée elle aussi. Mon cerveau s’est bloqué complètement. Quelques jours plus tard, ceux qui habitaient trop loin pour se rendre à l’enterrement ont communié via internet. J’ai senti un lien puissant que je n’avais jamais ressenti avant, j’en ai pleuré, presque comme de joie, et j’ai surtout eu l’impression de pleurer les larmes des autres, ceux qui la connaissaient bien, la côtoyaient au quotidien. C’est l’idée de leur chagrin qui m’était insupportable.

Je me suis alors replongée fébrilement dans la « Réflexion sur la liste des traits censés définir l’individu surdoué ». De fil en aiguille j’ai commencé à trouver des liens entre les choses qui me semblaient extraordinaires, mon cerveau s’est emballé, il ne s’arrêtait plus, je ne dormais plus la nuit, j’ai fait trois nuits blanches d’affilée. La dernière ressemblait à un voyage chamanique. J’ai eu l’impression de revivre des passages très anciens de l’histoire de l’humanité, j’écoutais mon corps et les plus infimes de ses réactions, comme un animal ou comme ces méditants capables de réguler volontairement les battements de leur cœur…

Et là le cauchemar a commencé. C’était parti pour six semaines d’attaques de panique permanentes.

desintegration

Je ne veux plus dormir, j’ai peur, peur de mourir dans mon sommeil, peur que mon compagnon meure, peur que les gens que j’aime meurent, peur de sortir de chez moi, peur de rester seule, peur d’avoir un accident, peur que des catastrophes se produisent. Mon corps est tétanisé en permanence, je lutte pour ne pas tomber dans les pommes. Je griffonne fiévreusement toutes les informations qui me traversent, c’est comme une sorte de flux incessant, tout est relié, tout a un sens qu’il faut à tout prix comprendre et délivrer.

Je finis à l’hôpital, le corps à moitié paralysé, persuadée de faire un AVC. L’IRM dira que non, c’est l’angoisse. Au passage, on m’injecte une poche complète d’anxiolytiques : je n’ai pas eu la présence d’esprit de les prévenir que je ne supporte pas les benzo, qu’ils me provoquent l’effet inverse que celui qui est recherché. Dans l’espoir que ça fonctionne, je continue quand même d’en prendre à la maison… Je vais passer deux semaines abominables à lutter contre la panique sans savoir comment m’en sortir. Et j’arrête les médicaments. Et puis, à force d’épuisement, une nuit, je lâche prise. Puisqu’il faut en passer par là, puisque je n’ai pas d’autre choix, OK, allons-y. Je tiens la main de mon compagnon endormi, et j’accepte l’inéluctable. Si mon heure est venue, qu’y puis-je ? Je ferme les yeux, et j’accepte de ne plus jamais les rouvrir.

Je sortirai peu à peu de l’angoisse, marquée, dépressive, incapable de travailler… mais en vie.

Déménagement. Je suis soulagée de me rapprocher de ma mère. Le passage n’est pas simple, je suis épuisée, mais j’y arrive. Rapprochement familial : je n’anticipe pas, je suis le mouvement, et je me rends à l’enterrement d’une grand-tante. J’assiste à la cérémonie comme si j’étais détachée. Des larmes coulent sur mes joues, mais j’ai à nouveau l’impression que c’est le chagrin des autres qui sort par mes yeux. Je me sens comme en état d’imposture, je l’ai à peine connue, c’était il y a si longtemps…

Et bingo, rebelote, quelques jours plus tard je me mets à bouquiner des livres ésotériques, je m’emballe, je suis réellement euphorique, je ressors la suite de la « Réflexion sur la liste des traits définissant la douance » qui m’a amenée vers des théories plus vastes concernant l’humanité et le monde en général. Une sorte de monde vibratoire en fractales m’est apparu, j’ai le sentiment d’avoir trouvé une théorie neuve. Je la peaufine. Sauf qu’une fractale, ça n’a ni début ni fin, l’horreur…

Et puis, ma jolie théorie, je passe mon temps à la retrouver chez tous les auteurs que je lis. Comme si tout le monde disait la même chose depuis l’aube des temps, mais que seuls ceux qui savent comprennent de quoi il s’agit. Comme si nous étions condamnés à réécrire l’histoire, individuellement, car ce qui est écrit ne peut remplacer l’expérience vécue dans un corps.

Et BAM, l’angoisse est à nouveau au rendez-vous. Elle m’étrangle, m’étouffe. La nuit je ne dors pas, je me promène dans le monde théorique que j’ai inventé, je suis terrorisée, j’ai l’impression que si je m’endors, je risque la mort ou pire, de me tromper de porte au réveil et de passer dans un monde parallèle duquel je ne pourrai pas revenir. Les rares fois où j’arrive à dormir un peu, je me réveille en sursaut. Pas plus de trois quart d’heure de sommeil continu… Etat d’hyper vigilance ils appellent ça.

Cette fois, je n’ai pris aucun médicament. J’ai laissé le processus se faire tout seul. J’ai traversé l’insomnie en la considérant comme un processus normal de guérison. Des sortes de « bulles symboliques » ont émergé régulièrement par salves, un peu comme les œufs d’une maman poisson qui les expulse : chaque réveil –il pouvait y en avoir des dizaines en vingt-quatre heures– fut l’occasion d’expulser un œuf avec beaucoup d’angoisse, puis de pleurer. Comme si le chagrin et la colère était trop gros pour sortir, comme s’il fallait les couper en mille petits morceaux pour que je puisse les recracher…

Sans péridurale, et grâce à l’infini patience d’un compagnon bienveillant, l’accouchement n’a duré que quelques jours. J’ai définitivement fait face à ce noyau que je n’avais fait qu’effleurer jusque là : la peur de la mort.

D’une certaine manière, maintenant j’ai l’impression que Dabrowski peut dormir tranquille : y’a plus rien à désintégrer ! Ça ne pourra jamais être pire que ces moments que j’ai traversés, que cette peur si glaciale qu’elle en a paralysé mon corps et ma psyché pendant des jours. Depuis que j’ai fait face à cette terreur, ou plutôt que je l’ai laissée me traverser, j’apprivoise ce que ça fait de ne plus avoir peur…