clair obscurCe matin, un rêve sensitif – comme je les appelle – m’a tiré du sommeil d’un coup.

Mon père et moi étions dans une immense forêt, nous marchions, il allait de son côté et moi du mien. Une longue rivière chargée de boue nous séparait. Et, alors que je le regardais fouler la terre de son pas nonchalant, j’ai vu un félin – de type lion – lui barrer le passage.

Mon père a hurlé de terreur. Puis il a levé les bras, comme pour se rendre, et il a crié encore. Je lui ai dit doucement « ne bouge pas ; si tu ne bouges pas, il ne te fera rien ; ne crie pas ». Mais mon père n’a pas entendu, et le félin a fondu sur lui, ils sont tombés à l’eau tous les deux.

Depuis le ciel, quelqu’un a tiré en rafale. Maintenant que j’y pense, nous aurions pu figurer dans Apocalypse Now. Quelqu’un a tiré en rafale, donc, et j’ai su que le félin avait été touché. Un instant plus tard, mon père est sorti de l’eau en hurlant toujours, puis il s’est enfui en courant. Quant au félin, il a surgi de l’eau à sa suite et s’est écroulé à mes pieds, mort.

 

Et je suis restée seule dans cette forêt, face à la rivière chargée de boue.

 

Presque trois heures plus tard, j’étais assise dans le métro et lisais un bouquin de médecine traditionnelle chinoise tout en déballant la lampe frontale achetée chez Décathlon le samedi précédent. Il m’a fallu un temps certain pour insérer les piles dans le bon sens, mais l’essai a été concluant : ma frontale marchait impec.

 

Lorsque je suis arrivée dans la salle, les autres danseuses étaient déjà assises au sol. Chacune s’échauffait doucement, dans son coin et à sa façon. J’étais pile à l’heure et dans mon sac de toile, ma frontale se tenait prête. Je les ai toutes regardées en souriant, je savais que cette séquence allait être difficile, à cause du rêve avec mon père dedans, et peut-être que je venais chercher, dans leurs yeux, du courage. Elles m’ont souri en retour, leur chaleur m’a touchée. Parfois, on ne se doute pas du précieux que l’on offre. Et je me suis échauffée à mon tour.

 

« On va essayer de danser avec le regard extérieur et le regard intérieur, avec ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. On va tenter de jouer sur les deux tableaux. »

La consigne a sonné doux et duraille à mes oreilles. Je me suis imaginée au fond de la mer, avec les étoiles, les cachalots et les pleins phares du Nautilus. J’ai pensé à ma frontale, au fond du sac de toile et je l’ai allumée par la pensée, au sommet de ma tête. J’ai éclairé le plafond blanc, le sol noir, puis mon épaule, ma main, mon pied. Et à mesure que j’ai posé les yeux sur lui, mon corps s’est mis en mouvement.

J’ai dansé un moment, comme ça, avec les autres et puis la lumière de la salle s’est éteinte et nous sommes allées pour de bon chercher nos frontales, à tâtons.

 

« On va faire la même chose qu’avec les yeux mais avec les lampes cette fois : ce qui se voit, ce qui ne se voit pas, le clair-obscur. »

Alors j’ai installé ma frontale, et je suis partie en exploration. D. s’est approchée de moi et m’a éclairée, en guise d’invitation. Pour toute réponse, j’ai posé mon regard frontalesque sur sa main. Nous avons dansé un moment, frôlant nos corps, croisant nos lumières puis j’ai joué au phare. Je me suis accroupie dans un coin du studio et j’ai fait des cercles avec ma tête, dans un mouvement ample et lent, éclairant au passage la salle entière et ses sirènes.

Elles étaient belles, toutes ces femmes, avec leurs gestes et leurs lumières qui grandissaient. Je serais bien restée là, spectatrice déguisée, planquée à marée basse mais une nouvelle consigne a été donnée.

 

« Maintenant, chacune va passer en solo et raconter une histoire d’une minute : introduction, développement et fin. Avec la frontale. »

K. est passée en premier.

Tandis que je regardais ses volutes élégantes, je pensais au rêve qui m’avait réveillée si fort, et à l’histoire que j’allais raconter avec la lampe. Celle d’une petite fille triste qui garde sa lumière à l’abri derrière un rideau de cheveux épais, de peur que son père la lui vole.

D. a commencé au sol et n’en a pas bougé, la narration était très courte et pas moins drôle ; on aurait dit l’histoire d’une rêveuse qu’il ne faut pas réveiller sous peine de se faire envoyer paître, et ça m’a plu.

C. s’est installée au sol et a démarré en lumière tamisée à la place du cœur ; j’ai trouvé que son histoire était longue et mièvre.

Puis O. s’est lancée, elle a passé une minute entière à éclairer ses yeux fixes et sa bouche mobile, comme si elle cherchait dans cette source, sa propre énergie.

J’ai senti l’envie de me mouvoir, très fort. Et puis mon tour est arrivé…

J’ai fixé ma frontale à l’arrière de mon crâne et je l’ai allumée. J’ai passé de longues secondes à la chercher un peu partout : au sol, aux murs et derrière les rideaux à l’autre bout de la salle. Tout cela à grandes enjambées dansées. Puis je l’ai aperçue dans le grand miroir du studio et j’ai essayé de l’attraper, en exagérant chaque mouvement, en grognant et en soupirant.

Dans la salle, tout le monde riait. Un rire franc et joyeux, qui fiche le trac. Un rire qui me rappelait que, moi aussi, j’avais des talents de comédienne.

– « On m’a souvent dit que je devrais faire du théâtre, mais je ne veux pas faire de théâtre, ce n’est pas mon truc le théâtre, il y a déjà quelqu’un à cette place-là – colère sur le divan. »

– « Ah ? Qui ça ? »

– « Mon père. Et il ne faut pas s’aviser de marcher sur ses plates-bandes. Et puis, il faut bien quelqu’un de sérieux, non ? Personne n’est sérieux dans cette famille, à commencer par les parents… J’aimerais tellement toujours m’amuser. »

À force d’essayer, j’ai réussi à attraper ma frontale et j’ai laissé échapper un grand « AAAAAAAH ! » de satisfaction.

Désormais, les danseuses étaient hilares, j’avais le public dans la poche comme on dit.

J’ai enveloppé la lumière dans la paume de ma main, j’ai éclairé mon visage par en bas et j’ai souri de toutes, toutes mes dents, avant d’éteindre.

Puis j’ai foncé à ma place, mal à l’aise, pressée que nous passions à autre chose et fière de ma petite comédie.

 

Une demi-heure plus tard, j’ai quitté le centre de danse avec un demi-sourire dessiné sur les lèvres, un sourire en clair-obscur.

https://www.youtube.com/watch?v=gtEztYjk88s