Category: Le chemin du coeur

Le chemin du cœur
Point neuf : les elles du désir

Modelage

Pendant longtemps, j’étais plutôt tranquille au fond de ma forteresse, bien plus préoccupée par le social et mon image que par ce qui se passait à l’intérieur. Ce n’est qu’après le bac, lorsque j’ai « coupé le cordon » pour la première fois et que j’ai commencé à voler de mes propres ailes que l’effondrement a commencé, lentement mais sûrement. J’avais vingt ans la première fois que je suis restée paralysée, livide, sans comprendre ce qui m’arrivait. Au lieu de faire consciencieusement mes devoirs pour le lendemain, j’étais en train de prendre un grand plaisir à jouer à la console vidéo : j’ai été terrassée par ce que j’identifie aujourd’hui comme ma première attaque de panique.

Le chemin du cœur
Point huit : la réconciliation

Château double

Il y a quelques années, lors d’un stage de feu l’ANPE, une formatrice m’a dit : « Votre CV fait peur ! Vous avez fait tellement de choses différentes qu’on ne sait pas qui vous êtes ». J’ai gentiment accepté de « maquiller » cette image sociale de moi pour lui donner une forme cohérente, masquant certaines expériences, modifiant le libellé de certaines autres,… J’ai bien senti que je n’étais pas d’accord, mais je n’ai rien dit, j’ai joué le jeu. Cet épisode banal résume assez bien l’histoire de ma vie.

Le chemin du cœur
Point sept : le porte-parole

wolf_by_YorvigL’écriture a toujours été mon mode d’expression privilégié. Lorsque j’ai quelque chose d’important à dire à quelqu’un, je lui fais une lettre, prenant ainsi le temps de peser mes mots, de choisir ce que je veux dire et comment. J’ai conservé des tas de boites à chaussures pleines d’une correspondance riche : amis, famille, correspondants à travers le monde,… C’est le moyen détourné que j’ai trouvé pour pouvoir dire quand même là où je n’ai pas été entendue. Toute expression d’émotion ou de ressenti est vécue comme une incongruité par les membres de ma famille.

Le chemin du cœur
Point six : cogito ergo sum

CogitoJ’ai dû commencer à penser tôt, très tôt. Il fallait absolument mettre du sens sur une expérience insensée. Parfois j’ai l’impression de n’être qu’un cerveau, comme celui qui vit dans un bocal dans « La cité des enfants perdus ». Petite fille, on me voyait déjà assise, pendant des heures, à observer et réfléchir, les sourcils froncés, tel un petit penseur de Rodin. Je disséquais, j’analysais, je structurais le monde. Comment un ver de terre arrive-t-il à défaire le nœud que je viens de faire avec son corps ? Comment les fourmis s’organisent-elles lorsque j’inonde une des entrées de leur maison ? C’est en regardant la nature que j’ai créé mes hypothèses. D’ailleurs, j’ai choisi plus tard de faire des études de biologie, dans un effort toujours renouvelé de comprendre le fonctionnement de la vie. Adolescente, je collectionnais les articles de génétique publiés dans Sciences et Vie. Comment se transmet la vie ?

Le chemin du cœur
Point cinq : le livre-évasion

La petite carotte courageuseJe me suis toujours nourrie avec les livres et l’écriture ; avant même de savoir lire, je « corrigeais » au stylo rouge des pages écrites, comme papa et maman, qui étaient tous deux professeurs de français.
Dès que j’ai su lire, j’ai passé des heures, isolée dans ma chambre, enfermée et pourtant libre. J’ai hurlé ma solitude avec Croc-Blanc, je me suis évadée avec La petite chèvre de Monsieur Seguin, j’ai trouvé l’essentiel avec Le Petit Prince, j’ai transgressé la loi de la tribu avec Le Premier Amour. J’ai lu l’intégralité des Contes et Légendes que j’allais chercher, tome après tome, à la bibliothèque. Le temps s’arrêtait, il fallait venir m’interrompre pour aller manger ou dormir. Les contes de Grimm, d’Andersen, des Milles et Une Nuits ; Oui-oui, Fantômette, la Comtesse de Ségur ; et puis la bibliothèque verte, Alice, Jules Vernes. À douze ans, j’avais lu l’œuvre complète de Boris Vian…

Le chemin du cœur
Point quatre : le patriarche

dieuQuand maman est partie, je me suis agrippée de toutes mes forces à ce filet de vie en moi, en investissant mon papa comme un dieu tout puissant, en voulant devenir lui, en ne voyant plus que lui plutôt que ma propre souffrance.

Mon papa, il savait tout, voyait tout, décidait de tout. Je lui vouais une grande admiration. Et à la fois, il me terrorisait.

A deux ans, j’étais déjà capable de reconnaître une latte de parquet, strictement identique aux autres à première vue, qui séparait le salon de la salle à manger : il y avait le côté autorisé, et le côté interdit.

Le chemin du cœur
Point trois : le miroir brisé

MamanPour moi, être n’est pas un jeu. C’est un combat de chaque instant, c’est très sérieux. J’ai souvenir de ma mère portant des lunettes noires quasiment en permanence : je ne pouvais pas me voir dans ses yeux. Dans mes dessins d’enfant, elle est omniprésente, comme une princesse que je dessinerais des centaines de fois parce qu’il vaut mieux imaginer que de sentir le manque. Elle prend toute la place sur la feuille, immense. Mon jouet préféré était alors un Arlequin, petit bonhomme déstructuré, habillé des morceaux des autres.

Le chemin du cœur
Point deux : le moi-passoire

dessin1Mon corps s’est fermé, comme une forteresse. Emprisonnée à l’intérieur, intouchable pendant des années, une petite fille qui attend qu’on vienne la chercher. J’ai traversé la vie comme une sorte de bulldozer, sans rien sentir ou presque. D’excellents résultats à l’école, bien sage à la maison, des amis, et puis des petits amis ; j’ai fini par croire et faire croire que j’allais très bien. Adaptation sociale absolument parfaite ! Pourtant, à chaque départ, à chaque au-revoir, à chaque rupture amoureuse, quelque chose en moi se brisait. Mais je repartais, je retrouvais quelqu’un, vite, pour ne pas m’effondrer. Ce n’est que bien plus tard, avec le travail thérapeutique, que j’ai démêlé peu à peu l’écheveau pour recontacter l’essentiel.

Le chemin du cœur
Point un : la fermeture du corps

bellmerÇa n’était pas facile pour papa et maman quand je suis arrivée ! Une seule pièce pour nous trois, les études à terminer, il n’y a pas vraiment de place pour moi, je dors sur leur lit. Vite, il faut tout faire vite : manger, aller à la crèche. Les actes sont minutés, complètement dé-corrélés de mes besoins. De toutes façons, on mange à heures fixes quand on est un bébé, c’est la mode, c’est comme ça qu’il faut faire. J’ai été sevrée à 4 mois et puis j’ai eu ma chambre. Au début j’ai hurlé tous les soirs pendant une heure, toute seule dans le noir. Ma souffrance est le monde, le monde est ma souffrance. Rien ni personne ne vient contredire cette certitude. Parfois, je crois frôler la mort, étouffée par ma propre rage de vivre. Papa interdit à maman de venir me voir : « il ne faut pas câliner les enfants, elle finira bien par se calmer ».

Le chemin du cœur
Point zéro : le début et la fin

Camille ClaudelPuisque c’est ici que tout se termine, commençons par là… Je suis perdue au milieu du cosmos, loin de tout visage familier.

J’ai abandonné mon métier, mes amis, mon appartement parisien pour aller vivre dans un lieu-dit au fin fond de la campagne française. Lorsque ce mouvement a été irréversible, le déménagement effectué, la femme vers qui j’avais fait ce long voyage m’a annoncé : « Je ne suis pas amoureuse de toi ». Trou noir, sidération. Mon corps s’est tétanisé, mon cerveau a cessé de fonctionner. Mon regard s’est perdu quelque part entre le plafond et l’espace. Vais-je basculer du côté de la folie ? Me laisser mourir ? Je me sens aspirée inexorablement vers le fond de la spirale de ma vie. En une fraction de seconde, présent et passé se rejoignent brutalement en un seul point de douleur.